Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

vendredi 23 juillet 2010

Cette étrange idée du beau

Mi Fu

Cette étrange idée du beau de François Jullien
éd. Grasset, 2010

Deuxième tome de ses « Chantiers », l’ouvrage Cette étrange idée du beau publié récemment chez Grasset poursuit le travail du philosophe-sinologue François Jullien. C’est cette fois à une autre grande idole de la philosophie occidentale qu’il s’attaque, tentant à la fois un bilan de ses recherches antérieures (notamment L’éloge de la fadeur et le Nu impossible) et un renouvellement de sa réflexion.
Convoquant tour à tour les grands philosophes théoriciens du beau depuis Platon le fondateur à Hegel qui prétend avoir le mot de la fin en passant par Aristote, Cicéron, les stoïciens, Plotin, St Augustin, Kant et même Diderot, François Jullien dévoile la façon dont le concept de beauté a fait l’objet d’une construction progressive dans l’histoire de la philosophie occidentale, au prix du sacrifice d’une réalité concrète toute autre qui, sans être avare de belles choses (de beaux paysages notamment) ne nous fait jamais rencontrer « le beau ». Cette hypostase du beau, ce passage de l’adjectif au substantif (le to kalon grec), il s’agit d’en comprendre le mécanisme de production en les confrontant, comme a l’habitude de le faire Jullien, avec l’Autre de la pensée chinoise. D’où le sous-titre Dialogue. Comme il le dit d’entrée, ce passage par la Chine n’est pas volonté d’exotisme mais manière de poser une question dans toute sa radicalité, bien plus encore occasion de poser une question qui ne viendrait même pas à l’esprit si l’on restait enfermé dans le contexte de notre philosophie occidentale. Suivant de près la langue chinoise d’abord, qui n’isole pas « le beau » mais évoque plutôt un processus d’embellissement, puis les grands peintres et théoriciens chinois de la peinture (Mi Fu, Guo Xi, Fang Xun) c’est à une réalité concrète bien étrangère à l’abstraction figée du concept de « beau » que nous accédons. Pas d’essence éternelle, immuable mais une énergie-souffle (le qi et le li) qui se transforme sans cesse animée en ses deux pôles (le yin et le yang). Pas de beauté saillante, splendide, éclatante et source d’effroi mais plutôt la fadeur. Pas de « ce qui » substantiel dont l’Hippias majeur de Platon marque magistralement l’entrée en scène en même tant que celle de l’insoluble question du beau qui va préoccuper deux mille ans de philosophie ; mais un « délicat équilibrage par « imprégnation » diffuse et « estompement » » (p.33). Et c’est précisément cette fade réalité en transition que le peintre a la lourde charge de retranscrire.
Comme le préconise les Arts de peindre chinois, peindre la transformation et non la forme, la variance plutôt que la variété, la valence et non l’essence, atteindre la résonance plutôt que la ressemblance, manifester la prégnance plutôt que la présence, c’est somme toute bouleverser notre représentation du réel et ce que nous nommons « le beau ». Cheville ouvrière de la métaphysique, le concept de beau a servi une conception dualiste qui a d’abord séparé arbitrairement la matière et l’esprit, le sensible et l’intelligible, puis a utilisé le « beau » comme médiation entre les deux lieux ainsi séparés. Comme le dit Schiller : « par la beauté, l’homme sensible est conduit à la forme et à la pensée »… « par la beauté l’homme spirituel est ramené à la nature et rendu au monde de sens. ». L’énigme du « beau » tient toute entière dans cette tentative de concilier l’inconciliable, signe manifeste d’une contradiction insurmontable (malgré Kant, malgré Hegel). Or, en restant au plus près du réel, la pensée chinoise a évité cet écueil. Ce qu’elle et la peinture parviennent à saisir, c’est la vie elle-même dans sa perpétuelle maturation spirituelle faisant interagir et coopérer indissociablement le yin et le yang, un seul mouvement du souffle-énergie tantôt s’actualisant en forme sensible, tantôt se fondant et se spiritualisant.
Ainsi, ce nouvel ouvrage de François Jullien constitue un véritable Manifeste de sinologie : non seulement parce qu’il nous invite à pénétrer la pensée et la peinture chinoises mais parce qu’il nous invite à bien lire les textes. Le problème est de traduction. Il ne s’agit pas d’assimiler la pensée chinoise et de la ramener à la nôtre en usant par exemple des termes européens de beau ou de beauté quant les chinois disent plus volontiers « embellissement », « coloration spirituelle » ou usent d’un réseau qualificatif composé de termes comme « réussi », « joli », « vivant », « excellent », « dimension d’esprit » ou de binômes « florissant/onctueux », « limpide/joli », « secret/élégant », etc.
Tout donc sauf rester chez soi mais plutôt se mettre en route et à l'écoute…

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