Hugo Villaspasa, L'ennui III, dessin 2008

samedi 3 août 2013

Devenir médecin


Faut-il réformer la formation médicale en France et, si c’est le cas, quelle rénovation apporter dans ce domaine ? Telles sont les interrogations centrales de ce petit ouvrage de 68 pages intitulé Devenir médecin de Céline Lefève (éd. PUF, 2012). L’auteure affirme la nécessité de réformer l’enseignement médical en privilégiant l’approche clinique et une vision éthique, centrée sur l’écoute du malade. Passer d’une  « médecine savante à une médecine relationnelle et soignante » (p.33), tel doit être l’objectif de toute formation. Dans cette perspective, il convient d’accorder au récit toute sa place à titre de médiation entre le médecin et le patient. L’originalité de l’ouvrage consiste à faire appel au cinéma pour nous en convaincre. A partir d’une analyse philosophique de Barberousse (1965) du cinéaste japonais Akira Kurosawa, Céline Lefève invite les futurs médecins et personnels soignants à se questionner sur leur pratique et, faisant la part belle à la narration et à la fiction cinématographique, la penser non seulement comme un savoir sur « le fonctionnement du corps et les mécanismes de la maladie » mais surtout comme un « art de soigner ». Cet art exige le décentrement de l’attention du soignant de la maladie vers le malade. S’ouvrir à l’expérience vécue du malade, voir et comprendre la personne souffrante derrière le patient en se mettant à l’écoute de leurs récits de vie sont les conditions pour proposer une alternative au  « modèle de la médecine aiguë » (p.9), à la « vision scientiste et exclusivement objectivante de la médecine » (p.17). Prolongeant la réflexion de Georges Canguilhem, l’auteure tire aussi les leçons des aventures de Yasumoto, médecin novice du film de Kurosawa, tiraillé entre deux conceptions de la médecine : une « médecine conçue comme science ou application des sciences de l’organisme et des maladies » ou une médecine conçue comme art, se déployant dans l’écoute et la patience cliniques, au service d’individus souffrants, à la fois considérés dans leur singularité et inscrits dans un monde social. » (p.15).
Kurosawa a pris la maladie et la médecine pour thème principal de quatre de ses films : L’Ange ivre (1948) ; Duel silencieux (1949) ; Vivre (1952) et Barberousse (1965). C’est ce que rappelle l’auteure dans son premier chapitre. Les chapitres 2 à 5 de l’ouvrage se consacrent à l’analyse philosophique du film Barberousse.
Celle-ci en suit les grandes parties, celles de la formation de Yasumoto. Initié à la médecine occidentale, muté à contrecœur dans un dispensaire éloigné et vétuste alors qu’il se destinait à un poste prestigieux, le jeune médecin découvre peu à peu sa vocation grâce à celui qui va devenir son maître, Barberousse, directeur du dispensaire (interprété par Toshiro Mifune). Avant de décider de s’installer définitivement dans ce lieu, il est exposé au cours de sa formation pratique à une succession de cas cliniques et de rencontres avec des patients qui l’ouvrent à l’expérience subjective de la souffrance humaine. Le récit de sa formation s’avère une formation au récit. Pour lui « apprendre autrement la médecine » (p.54) et l’amener progressivement vers « une médecine qui soutient la vie » (p.9), Barberousse commence par exposer son élève à la folie et au corps féminin. Une nymphomane meurtrière et une jeune ouvrière blessée à l’abdomen lui font vivre une expérience troublante (mélange de séduction par la beauté, de fascination pour la déraison et de désir de toute-puissance de la raison pour voir, savoir et guérir) qui témoigne des limites de son savoir livresque. L’échec de cette première tentative (dans le premier cas la nymphomane tente de l’assassiner et dans le second, il s’évanouit) conduit Barberousse à en déduire pour son élève une double leçon concernant le soin : la nécessité et la difficulté de contrôler ses émotions, d’une part ; l’impossibilité dans l’écoute de la parole du malade de faire l’économie d’une interprétation médicale et objectivante qui risque de faire écran et d’empêcher la véritable écoute et la rencontre authentique.
Le motif de la mort constitue le deuxième moment du film en confrontant d’abord Yasumoto à Rokusuké, vieillard moribond. Pris de nausée, dégoûté et effrayé, ici encore le jeune médecin témoigne de son incapacité à rencontrer ses patients en fuyant l’agonie du vieillard. Mais l’arrivée de la fille de ce dernier, donne l’occasion à Barberousse d’indiquer à Yasumoto la manière bienveillante et sans préjugés par laquelle doit débuter le soin. L’écoute des récits révèle des drames singuliers. C’est aussi ce qu’illustre le deuxième cas, celui de Sahachi et de son épouse Onaka. Comme l’affirme Céline Lefève « la mort, pour s’inscrire dans la vie d’un homme et dans la vie des hommes, requiert la médiation d’une parole et d’une écoute qui font transmission et lien entre eux. » (p.32). Ainsi, le sens de l’étonnante affirmation de Barberousse à Yasumoto s’éclaire-t-il : s’ « il  n’est pas de plus bel instant que celui de la mort », c’est en raison de la présence, de l’écoute et des liens qui s’établissent autour des mourants.
La dernière partie du film explore le thème de l’enfance et questionne le statut social du médecin et ses limites face au problème de la misère. Identifiée comme la principale cause des maladies, cette dernière doit être combattue en priorité par le médecin et la société. Et le soin doit avoir l’enfance pour objet privilégié tant celle-ci est vulnérable (en manque matériel, affectif et éducatif). On y découvre l’histoire d’Otoyo, jeune prostituée de quinze ans. Questionnant d’abord le refus du soin, comme il l’avait déjà fait dans L’Ange ivre, Kurosawa parvient à travers cette relation réciproque et inversée soignant/soigné qui finit par se tisser entre Yasumoto et Otoyo « à nous faire sentir que la vie humaine requiert la relation morale de soin. » (p.41). Le dernier cas, celui de Chobo, enfant de huit ans, sauvé in extremis par Barberousse met en évidence les limites du pouvoir de la médecine. Le médecin ne peut se substituer au politique pour combattre la misère. En ce sens, s’il peut apparaître moralisateur et redresseur de torts, Barberousse n’est pas un héros. L’humble tâche du médecin ne peut consister qu’en un soutien et un accompagnement de celui qui souffre dans les épreuves de la maladie et de la mort.
Céline Lefève retrouve en conclusion les réflexions de Paul Ricoeur sur la souffrance et le rôle crucial de la narration dans la relation de soin. La revendication d’une médecine narrative passe par la défense d’un enseignement apparu dans les pays anglo-saxons, au Canada et désormais en France, qui confère à la narration et à la fiction, notamment cinématographique, toute son importance.
On appréciera particulièrement, jointe à la bibliographie, la filmographie sur le thème « Médecine et soin » qui accompagne la réflexion. La conclusion de l’ouvrage, s’attardant sur les bienfaits du travail de l’imagination dans la formation à l’éthique du soin, attire notre attention sur d’autres films majeurs : N’oublie pas que tu vas mourir de Xavier Beauvois (1995) et Journal intime de Nanni Moretti (1993) ; Haut les cœurs ! de Solveig Ansprach (1999), Johnny s’en-a-t’en-guerre de Dalton Trumbo (1971), On murmure dans la ville de J.-L. Mankiewicz (1951), Elephant Man de David Lynch (1980), Une séparation d’Asghar Farhadi (2011). On pourrait y ajouter, entre autres, le plus récent et bouleversant Amour de Mickaël Hanecke (2012).
Changer de registre dans la pratique comme dans la formation médicale pour « cesser de faire du soin un impensé de la médecine » (p.54), tel est le message que l’auteure de ce petit ouvrage parvient clairement et efficacement à faire passer.
Voir l'entretien accordé par Céline Lefève, in Le Revue du praticien. Médecine générale, n°889, novembre 2012 : « La médecine, un art au carrefour de plusieurs sciences » : consultable sur le site Carnet de santé : http://www.carnetsdesante.fr/Lefeve-Celine


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