Hugo Villaspasa, dessin 2008
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mercredi 28 août 2013

Camus vs Sartre

L'ordre libertaire. La vie philosophique d'AlbertCamus de Michel Onfray, Paris, Flammarion, 2012.

Rendre justice à Camus, penseur capital mais oublié du XXe siècle, trop vite décrié par ses ennemis comme un « philosophe pour classes terminales », tel est l'objet de ce nouveau livre de Michel Onfray. Cette occasion de redécouvrir la vie et l'oeuvre de l'écrivain algérois, le fondateur de l'Université populaire nous l'offre, non sans s'attaquer par ailleurs avec la férocité qu'on lui connaît à une autre grande figure officielle de la philosophie française, à savoir Jean-Paul Sartre. En même temps qu'un éloge de Camus, présenté comme véritable philosophe hédoniste, nietzschéen et libertaire, l'ouvrage prend la forme d'une attaque au vitriole contre Sartre mais aussi Beauvoir et la philosophie universitaire en général contre laquelle Onfray ne mâche pas ses mots.
Comme toujours, le propos est clair et s'appuie sur une lecture des œuvres complètes et de la correspondance. Par ce moyen, comme il l'avait fait précédemment avec Freud, Onfray entend déconstruire la légende et rétablir la véritable histoire. Considérant que l'oeuvre est inséparable de la vie et que l'harmonie des deux est précisément la preuve d'avoir devant soi un vrai philosophe, l'auteur de cette psychobiographie sans Freud nous replonge dans le passé de l'écrivain, son enfance et les figures familiales décisives : un père mort trop tôt pendant la première guerre mondiale auquel Camus restera fidèle, une mère emmurée dans son silence mais aimante, une grand-mère tortionnaire. De cette enfance , Camus semble en avoir retiré au moins deux éléments clés pour la construction de son œuvre : la misère et le soleil méditerranéen. L'ombre et la lumière, la souffrance et l'action, ingrédient d'une philosophie tragique et engagée. Sur cet itinéraire camusien, deux figures institutionnelles, rappelle Onfray, jouent un rôle décisif : son instituteur, Monsieur Germain, initiateur du livre, et Jean Grenier, son professeur de philosophie au lycée. Onfray consacre un chapitre entier de la première partie aux rapports officiels et officieux entre Camus et ce dernier autour de la question de l'engagement communiste de 1935-1937. Là encore, il déconstruit la légende : Grenier comme Lequier son maître n'en ressortent pas indemnes. L'important est de voir en Camus un philosophe en quête d'un art de vivre en temps de catastrophe, un philosophe artiste, fidèle à son enfance, soucieux de donner la parole à ceux qui ne l'ont pas, attaché à rendre compte par une phénoménologie singulière des expériences sensibles et jouissances simples du corps, de mener viscéralement des combats contre l'injustice (peine de mort, colonialisme, abus de pouvoir en tout genre) et pour la liberté. Le football de sa jeunesse, le théâtre, le Collège du travail, la Maison de la culture sont autant d'expériences formatrices et de passions pour les expériences humaines et communautaires. Miné par une maladie qui le condamne, la tuberculose, Camus trouve les ressources de dire « oui » à l'absurdité de la vie tout en opposant un « non » ferme à toutes les formes de l'inhumain qui traversent l'histoire du siècle. De fait, la pensée de Camus contient les principes d'une utopie modeste, appelant à la résistance et la révolution par l'éthique et l'art conjoints, une célébration aussi de l'anarcho-syndicalisme. Voilà pourquoi, selon Onfray, il faut voir en Camus le précurseur trop vite oublié de la « French theory » (Foucault, Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard, Bourdieu) et du post-anarchisme d'origine américaine (Todd May, Saul Newman, Lewis Call). On en revient alors à la figure de Sartre et de celle qui en a construit la légende, Simone de Beauvoir. Face à la philosophie existentielle de Camus, la mode existentialiste, qui a conduit Sartre à l'hégémonie sur la scène française dans les années 60, semble incapable de résister et faire le poids. Sartre collaborateur, Sartre communiste complice des goulags, Sartre devenu maoïste, caution des pires crimes de sang, quand, après 68, il perd sa crédibilité. Le procès fait chuté l'icône Sartre de son piédestal. Onfray lance une nouvelle fois la polémique. Chacun se fera juge de la vérité des propos.

On pourra regretter les nombreuses redites et cette manière binaire ou dichotomique de penser et d'opposer les philosophes et les personnes. Justice est en tout cas rendue à l'égard de l'oeuvre majeure et inachevée de Camus. Nietzschéen et désormais camusien, Michel Onfray reprend le flambeau de ce combat d'un art de vivre en temps de catastrophe. A l'évidence, il s'identifie et se reconnaît dans la vie et la pensée de Camus au point où il pourrait affirmer, comme Flaubert l'a dit de Mme Bovary et comme Camus aurait pu le dire de Meursault, l'antihéros de son roman l'Etranger, « Camus, c'est moi ». Mais bien d'autres pourraient aussi se retrouver dans cet itinéraire et ces exigences. N'est-ce pas, en effet, une urgence vitale et le devoir du moment présent que de nous mettre à l'écoute de cette leçon camusienne : conquérir et préserver sa liberté ; combattre l'injustice ?

vendredi 12 novembre 2010

Du corps amoureux

Qu’attendre de la philosophie en ces temps apocalyptiques qui voient la vie de chacun se fragmenter, se liquéfier, mutilée et aliénée par une société dont les valeurs cardinales sont l’argent, le travail, la domination? Que pourrait-elle apporter à celles et ceux qui souffrent en leur chair et leur esprit de la pesanteur de la vie quotidienne, du train absurde de ce monde, de la douce barbarie ? Pour Michel Onfray, comme pour Epicure ou Nietzsche, ce n’est rien d’autre qu’une manière de nous soigner, une médecine capable de nous apporter la grande santé, un chemin de sagesse qui nous ramène à l’essentiel et nous apaise. Contre les puissances mortifères et la pulsion de mort, la philosophie est d’une certaine manière régénérescence, affirmation des puissances joyeuses d’exister, de la pulsion de vie, création de sa liberté. La vie philosophique offre ainsi à chacun la possibilité, non d’une révolution collective rarement triomphante et inéluctablement dévoyée mais d’une modification personnelle de notre régime de vie, alliant souci de soi et souci d’autrui.

Alors que le récent livre de Michel Onfray sur Freud et la psychanalyse Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne a déclenché une polémique encore inachevée (voir le site et le blog du philosophe et la dernière publication Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non-freudienne), revenons sur l’un de ses ouvrages publié en 2000 intitulé Théorie du corps amoureux. Dans le paysage des publications sur le thème de l’amour, voici un ouvrage qui entend défendre un point de vue singulier et très personnel aux antipodes de la littérature et des pensées éculées sur cette question. Car en réalité plus que de l’amour en son acception commune et confuse, c’est du corps dont le philosophe d’origine normande disserte en développant une « physiologie matérialiste de l’amour ». Se basant sur un matérialisme hédoniste, Onfray défend une conception libertine des relations sexuées et sexuelles. Ainsi, contre la pensée platonicienne du désir comme manque, la condamnation judéo-chrétienne du plaisir et le privilège accordé aux valeurs sociales et grégaires qui aliènent les individus et disposent de leur liberté fondamentale, Onfray milite pour un désir conçu comme excès et débordement, un plaisir désiré et vécu, mais aussi maîtrisé, à travers une chair radieuse et une théorie des agencements qui pose l’égalité des sexes, le contrat, l’eumétrie (la juste distance dans les relations à autrui) et l’hospitalité comme principes centraux. Une sagesse pratique à l’usage de nos contemporains se trouve ainsi proposée. Tout à la fois éthique individualiste et égalitariste, soucieuse de soi mais aussi des autres, éthique de la relation sexuée, de la distance idéale et de l’amitié, éthique pragmatique, utilitariste et intéressée, éthique de la condition charnelle tragique de l’homme et de la jouissance de l’instant présent, éthique de la philosophie qui entend accorder les paroles et les actes et apporter de manière là aussi pragmatique des réponses concrètes aux questions que chacun se pose et d’en accepter les effets dans la vie quotidienne, cette sagesse se trouve résumée en un tetrapharmakon, à la manière d’Epicure : le réel est atomique, le vitalisme est nécessaire, le plaisir est réalisable et le négatif est peut être conjuré. Contre le judéo-christianisme et sa bataille contre le plaisir (Paul de Tarse, Méthode d’Olympe, Grégoire de Nysse, Tertulien et Augustin) cette sagesse convoque, en dehors de Nietzsche cité en exergue de la préface et de chacun des six chapitres, certaines grandes figures de la philosophie de l’Antiquité grecque et romaine, à commencer donc par Epicure. Encore faut-il distinguer la voie ascétique, austère et statique du maître de Samos et la voie plus libertaire et délibérément hédoniste, ludique, joyeuse et dynamique empruntée par les poètes Horace et Ovide et ceux qu’on a appelé les pourceaux. Onfray opte pour la seconde. Autre grande figure ici commentée : Lucrèce et son De rerum natura auquel l’auteur reconnait le grand mérite d’avoir démystifié la conception utopique et idéaliste de l’amour et prononcé l’acte de naissance d’une intersubjectivité libertaire. Haut représentant de la tradition matérialiste, Lucrèce prolonge ainsi l’œuvre de Démocrite et des cyniques qui travaillent à la déconstruction du platonisme. Et c’est finalement Sapho qui se trouve convoquée pour défendre, contre la conception pythagoricienne de l’harmonie réductrice des singularités individuelles, une théorie des agencements axée sur une intersubjectivité libertaire valorisant un Eros léger, l’hospitalité et l’amitié pour un plaisir librement consenti. Contre la conception phallocratique et misogyne véhiculée par le judéo-christianisme, contre la défense des valeurs du mariage, de la procréation et de la famille, voire de la patrie, Onfray milite pour un célibat choisi et une stérilité volontaire permettant selon lui de conserver son autonomie sans hypothéquer celle d’autrui. Et au-delà du platonisme et du christianisme, son équivalent pour le peuple, le modèle de vie ici proposé déconstruit l’idéal bourgeois, laïque et athée lui-même qui n’a pas toujours conscience de ses origines religieuses. Faut-il partager ces ultimes conclusions sur le célibat et la stérilité volontaire ? La famille est-elle nécessairement une cellule qui condamne les individus à la souffrance et la tristesse, aux traumatismes et à la perte de leur autonomie ? Ne peut-on pas la concevoir comme une micro-société qui laisse à chacun la liberté de sentir, de penser, de vouloir et d’agir, la possibilité de s’épanouir et de tracer son chemin en jouissant ici et maintenant du pur plaisir d’exister ? Un regard lucide sur la réalité familiale doit-il nous amener nécessairement à son rejet pur et simple ? Autrement dit, l’idéal libertaire est-il nécessairement célibataire et stérile ? Avouons du moins notre embarras sur ce point.
Théorie du corps amoureuxPour une érotique solaire
de Michel Onfray, éd. Grasset, 2000
cité d’après la 10ème éd. Le Livre de poche, 2009