Hugo Villaspasa, dessin 2008
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vendredi 24 juillet 2015

Penser le corps

La philosophie du corps de Michela Marzano, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2013.

Qu'est-ce qu'exister de manière charnelle ? Quels sont les enjeux d'une réflexion contemporaine sur notre existence corporelle ? Telles sont les interrogations centrales de ce livre de Michela Marzano qui lui donnent l'occasion dans le prolongement de son ouvrage Penser le corps (2002) et de son Dictionnaire du corps (2007) d'exposer quelques-uns des problèmes, paradoxes et débats actuels concernant l'existence charnelle.
C'est parce qu'aujourd'hui encore des positions idéologiques persistent, positions qui réduisent le corps à un fardeau ou en font un organisme complexe déterminant toute conduite humaine, que , malgré la révolution phénoménologique, il est nécessaire de « bâtir une philosophie du corps, capable de montrer le sens et la valeur de la corporéité » (p.3), de « décrypter la réalité contemporaine et de s'interroger sur le sens de l'existence charnelle des êtres humains » (p.5).
Comment éviter tout réductionnisme, mais aussi une simple énumération des « techniques du corps » ? L'un des problèmes majeurs réside dans le statut ambigu du corps, ni chose, ni conscience pensante. Certes, aujourd'hui, les dualismes traditionnels (corps/objet, corps/sujet) sont dépassés. Mais face aux attitudes contradictoires des individus concernant leur corps, de nouvelles oppositions se dégagent et provoquent l'enlisement des débats contemporains. D'une part, le réductionnisme matériel de la personne annonce la voie perverse où l'on ne peut plus se distinguer de son corps ; objet devenu culte auquel je m'identifie, totalité que je suis, le corps est accepté comme substrat charnel de notre être, siège des besoins, des souffrances et des expériences individuelles de toute sorte, mais aussi destin et fatalité. D'autre part, le constructivisme semble justifier la voie folle qui consisterait dans l'absolu à vouloir se désarimer de son propre corps ; appréhendé ici comme ensemble complexes d'organes, le corps est soumis à nos constructions culturelles et sociales, il devient un corps-objet « asservi », un objet de manipulations, de soins et de constructions multiples, une chose parmi les choses, si bien que le sujet humain tend à se penser tout « autre » que son corps. On évitera ces écueils passés et présents et l'on dépassera les paradoxes en repensant l'expérience même du corps comme présence contradictoire, réalité toujours double (sujet et objet, intérieure et extérieure, psychique et physique), avec laquelle notre relation est à la fois constitutive et instrumentale. C'est ce que se propose de faire Michela Marzano dans cet ouvrage.
Dans les deux premiers chapitres, elle reprend la tradition philosophique occidentale afin d'indiquer comment le corps y a été conceptualisé. Le dualisme est présenté dans ses grandes étapes : alors que la poésie d'Homère ne sépare jamais le corps vivant de l'âme et le présente dans son ambiguïté héroïque, à la fois signe de la précarité humaine et porteur possible de valeurs divines, la philosophie inaugure avec Pythagore et la tradition orphique un processus de purification à l'égard du corps considéré comme lieu de corruption et d'immanence. Suit alors Platon pour qui le corps est une prison pour l'âme ; puis Descartes qui fait du corps une substance étendue distincte de l'âme mais étroitement unie à elle. A l'opposé de ce courant dualiste, les figures du monisme ontologique de Spinoza et des différentes variétés de réductionnisme matérialiste (l'homme-machine de La Mettrie et l'homme-neuronal de Jean-Pierre Changeux) sont parcourues. L'auteure consacre ensuite quelques pages décisives à Nietzsche et la révolution phénoménologique (Husserl, Merleau-Ponty et Lévinas). Les deux chapitres s'achèvent par la présentation de débats contemporains qui s'inscrivent dans le prolongement de ces différentes traditions philosophiques. Le dualisme se retrouve aujourd'hui encore dans la représentation d'un corps maîtrisé, d'une image corporelle parfaitement contrôlée. La rhétorique contemporaine de la mode et de la publicité, la cyberculture et ses notions de cyberespace et de cybercorps (William Gibson, Neuromancien, 1984), les sites de rencontres expriment le rêve d'échapper à la finitude spatio-temporelle, de s'arracher aux contraintes imposées par le lourd fardeau du corps : fantasme de la toute-puissance de la volonté. Il s'agit toujours de gommer la réalité et, caché derrière son image, son avatar ou son pseudo, d'évoluer dans un monde sans corps où tout est possible. Une même volonté de maîtrise du corps se retrouve dans le projet de « sculpture de soi » et de « mise en pièces » du corps de l'artiste contemporaine Orlan. Faire de son corps – matériau malléable - un corps-oeuvre échappant aux décisions de la nature et au hasard ; à l'aide d'interventions chirurgicales se façonner une identité nouvelle sur la base de ce ready-made modifié, tels sont les objectifs de La Ré-incarnation de Sainte Orlan. S'attaquant à la peau, Orlan efface les limites entre l'être, le paraître et l'avoir. Elle expose aux yeux de tous l'intériorité de sa chair. De son côté, la phénoménologie a révélé toute l'ambiguïté du corps. Entre l'être et l'avoir, entre la relation constitutive et le rapport instrumental, l'expérience du corps nous révèle ce dernier à la fois proche et lointain, profondément intime, radicalement autre. L'expérience subjective de la maladie nous fait ressentir cette ambiguïté et nous fait bien comprendre l'impossibilité de vivre sans lui. De même, le corps greffé oblige à une recomposition de soi dans l'épreuve d'intrusion de l'autre. L'expérience vécue de la transplantation du cœur relatée par Jean-Luc Nancy dans l'Intrus ou les allotransplantations de tissus composites (mains et visage) réalisées par le Professeur J-M Dubernard disent ce trauma identitaire et relationnel profond qui assaille la personne quand le corps est ainsi mutilé et transformé.
Le chapitre III examine la querelle entre réductionnistes et constructivistes. Certes, le corps est façonné par la culture, modelé et socialisé dès la prime enfance. Comme l'a montré Marcel Mauss, les techniques du corps comme l'expression des sentiments ont une valeur symbolique et constituent un langage. Toute la question est de déterminer si cette codification des gestes, postures et comportements corporels anéantit l'inné et la part naturelle de chacun et surtout laisse ou non une place à des expressions plus individuelles, subjectives et authentiques. L'histoire des débats suscités par les oppositions entre nature et culture est retracée à grands traits : distinction de la zoè et de la bios chez Aristote, de la voix et du verbe chez Augustin, de l'expression animale et de la parole chez Descartes. Une réflexion sur le cri chez l'homme montrerait que la nature ne disparaît jamais totalement en lui, même si l'éducation tente de contrôler voire dissimuler cette dimension non « civilisée » de notre être. L'essor des sciences expérimentales a contribué au réductionnisme biologique et génétique : la criminologie de Cesare Lombroso soutient que le criminel naît criminel et ne le devient pas sous l'effet d'une influence environnementale déviante ; la génétique du XXème siècle (W. Johansen, Watson et Crick) intronise quant à elle le terme et l'usage du « gène » au point d'en faire le principe explicatif des caractéristiques physiques et, avec la « sociobiologie » d'Edward O. Wilson, parfois comportementales (adultère ou homosexualité par exemple). Le tout-génétique (l'affirmation d'un lien causal linéaire entre gène, protéine et caractère) néglige à la fois l'apport du milieu socio-culturel et surtout la liberté d'action du sujet. Avec le sociologue du corps David Le Breton, on considérera plus justement que le corps est « le lieu et le temps où le monde se fait homme immergé dans la singularité de son histoire personnelle. » Marzano évoque par ailleurs les problèmes juridiques que soulèvent les tests génétiques en criminologie et dans les recherches de paternité.
La critique du réductionnisme génétique doit-elle pour autant nous conduire à un constructivisme faisant du corps un artifice socio-culturel ? Le tout-socio-culturel (le structuralisme de Foucault pour qui le corps n'est qu'un texte écrit par la culture, la conception de l'américaine Donna Haraway qui pour déconstruire ce texte produit par la culture occidentale dominante invente le concept de cyborg, jusqu'au cinéaste David Cronenberg fasciné par le corps transformé, la fusion de l'homme et de la machine et le rêve d'une nouvelle chair) montre aussi ses limites : en faisant du corps une pure fiction, il ignore la réalité du monde phénoménal.
Le chapitre s'achève par l'examen de la problématique de la différence des sexes qui radicalise le débat. Cette différence est-elle d'ordre biologique ou culturelle ? Sur quoi fonder l'identité sexuelle de chacun ? Récemment, théorie du genre de Judith Butler et pensée queer (Préciado, Bourcier, de Laurentis) se présentent comme des tentatives constructivistes pour « dénaturer » les identités de genre et de sexe. Ces approches ne sont pas sans soulever des problèmes éthiques et politiques en réintroduisant à leur corps défendant les violences sexuelles infligées aux femmes, violences qu'elles entendaient dénoncer. Elles vont aussi sans doute trop loin dans l'ignorance du « réel » du corps dont elles témoignent. En effet, si le « corps biologique » pose effectivement problème et indique les limites de tout réductionnisme en matière de sexualité, on ne saurait totalement l'ignorer. La conception psychanalytique du corps érogène nous le rappelle. Contre le corps-texte, le corps réel, lieu de désirs et de sensations, permet dans une certaine mesure de le re-naturaliser .
Ainsi, le corps n'est ni purement naturel, ni purement culturel, ni corps biologique objectivement déterminé, ni corps social culturellement construit : il est une expérience subjectivement vécue qui articule les deux plans.
Exister de manière charnelle, c'est d'abord accepter sa condition matérielle et ses limites, c'est assumer sa finitude. Le chapitre IV s'attarde sur cette opacité de la matière qui suscite des jugements de valeurs et des hiérarchies qui ont durablement marqué les esprits. Pour la tradition judéo-chrétienne et sa distinction du pur et de l'impur, le corps (sécrétions, sang menstruel, cadavre) ne peut être qu'abject et dangereux. C'est ainsi que la réduction de l'homme à son corps est à la fois ce que les tortionnaires et régimes totalitaires poursuivent volontiers pour humilier et dominer et ce que chacun redoute comme l'anéantissement de son humanité pensante et digne. En atteste la réification vécue par les prisonniers des camps de concentration, ces lieux absurdes, sans « pourquoi ? ». L'expérience concentrationnaire racontée par Primo Lévi, Elie Wiesel, Robert Antelme témoigne de ces processus de destruction de la personnalité : extinction de ce qui fait sens ou fait lien, acceptation de leur propre effacement, déshumanisation radicale. Réduire l'autre à sa matérialité corporelle et sans âme, exiger sa soumission la plus totale et revendiquer la cruauté naturelle : tels sont aussi les voies empruntées par la philosophie de Sade. En quelques pages, l'auteur analyse comment Sade met en scène des personnages réduits aux rôles de bourreau, de victimes ou de complices, un véritable monde sans autrui.
Le dernier chapitre de l'ouvrage aborde le domaine de la sexualité. Les philosophes l'ont longtemps évité tant ils considéraient la sexualité dangereuse et dégradante. De Platon à Kant, en passant par les Pères de l'Eglise (Augustin, Clément d'Alexandrie), l'amour qui élève l'homme est bien distingué du désir sexuel qui l'entraîne vers l'animalité. A l'époque où triomphe le puritanisme bourgeois, la psychanalyse freudienne nous amène à la compréhension du caractère décisif parce que déterminant de la sexualité : notre rapport au monde, notre relation à la vie et notre attachement à l'autre subissent son influence. C'est dans le domaine de la sexualité que se révèle de manière singulière la complexité de nos relations à notre corps et au corps des autres. Les réflexions de Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception examinent cette complexité. L'auteure elle-même ne peut ici que résumer le contenu de ses propres ouvrages portant sur ces « relations intersubjectives » que sont les relations sexuelles dans lesquelles autrui est certes « objet de désir » mais non nécessairement « chose » puisqu'il est aussi « sujet de désir » (cf. La Pornographie ou l'épuisement du désir, 2003 et Malaise dans la sexualité, 2006). L'essentiel est ici de bien distinguer dans les formes d'objectivation du corps de l'autre, en fonction du contexte et des circonstances de la relation, ce qui est réification ou incarnation, instrumentalisation du corps ou prise en considération de l'existence charnelle dans le respect de la personne. Dans le rapport à l'autre désiré, dans la caresse et la jouissance érotique, il en va comme le dit Lévinas de l'existence d'un sujet qui accepte de sortir du registre de la maîtrise. Dans cette perspective, comprendre la sexualité, ce n'est pas la saisir comme animale. C'est l'appréhender comme le miroir de la condition humaine contradictoire, condamnée à une oscillation permanente entre faiblesse et pouvoir, pâtir et agir, abandon et maîtrise, dépendance et indépendance à l'égard d'autrui. Ces contradictions se vivent toujours subjectivement. C'est à travers une histoire personnelle que la sexualité s'éprouve et nous éprouve. Une histoire que l'enfance et les relations aux parents ont certes déterminée, que les pathologies menacent mais qui ne rend pas pour autant totalement impossible un devenir soi autonome.
In fine, parce qu'il est notre ancrage dans le monde, parce qu'il est toujours déjà là, « le corps est notre destinée » et nulle philosophie qui veut comprendre l'action humaine ne peut en faire l'économie. Les tentatives contemporaines des sciences et des techniques qui consistent à en feindre la possible disparition n'y changeront rien.

L'ouvrage de Michela Marzano expose de manière claire et concise les problématiques traditionnelles liées à la question du corps, leurs réactualisations et transformations contemporaines. En cinq chapitres et le nombre de pages imposé dans le cadre de cette collection, il aborde les thèmes du dualisme, du monisme, les rapports nature/culture, l'abject et la réification, enfin la sexualité. Mettant en garde contre le double écueil du réductionnisme et du constructivisme, l'auteure invite son lecteur à prendre conscience du fait que « chacun est son corps tout en l'ayant. Chacun a son corps tout en l'étant. » On comprendra la nécessité d'une telle philosophie du corps et de la finitude dans le contexte actuel d'un monde où science et technique ne nous ont jamais offert autant de moyens d'agir sur notre corporéité et, du même coup, de mettre à l'épreuve et en péril notre identité personnelle ainsi que nos relations intersubjectives. Tenir son corps et s'y tenir, autant qu'il est possible et quoi qu'il nous en coûte, telle serait alors la leçon éthico-philosophique que nous propose Michela Marzano. Ne serait-ce pas en effet la condition première d'une véritable reconnaissance de soi et des autres, une manière sereine peut-être de vivre son corps et de s'accomplir ? Quoi qu'il en soit, l'intérêt majeur de cet ouvrage consiste à nous sensibiliser aux difficultés les plus actuelles concernant la question du corps : tests génétiques et recherches de paternité, concept de cybercorps, théorie du genre, greffes, pornographie, approches de l'art contemporain. Ces difficultés constituent des défis pour la pensée de notre époque.


samedi 23 mars 2013

Autour de Paul Ricoeur

Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur, sous la direction de Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners, P.U.F, 2013.

Issu d’une communication présentée lors du colloque «Le psychiatre devant la souffrance» tenu à Brest en 1992, le texte de Paul Ricœur La souffrance n'est pas la douleur est suivi de cinq «lectures», le tout précédé d’un avant-propos. L’originalité de l’ouvrage se trouve précisément dans ces lectures qui en expliquent le sous-titre : Autour de Paul Ricœur. Il s’agit de courts articles par lesquels les auteurs, tout en faisant retour au texte du philosophe français, tentent de le prolonger en l’appliquant à leur champ de recherche respectif. Ils sont philosophes, médecin, sociologue et puisent dans cette riche et dense analyse ricœurienne les éléments d’une réflexion centrée sur la subjectivité souffrante, la vie et son sens, le soin médical et son humanité.
Dans La souffrance n’est pas la douleur, Ricœur propose une phénoménologie de la souffrance. Il s’agit cette fois, deux ans après la parution de Soi-même comme un autre, d’éclairer le côté plus sombre de cet «être agissant et souffrant» que nous sommes. Sans prétendre «orienter l’acte thérapeutique», Ricœur tente d’apporter au thérapeute la compréhension qui semble requise à sa pratique. La distinction idéal-typique de la douleur et de la souffrance permet en effet au philosophe de se concentrer sur les signes de la souffrance, conçue comme expérience totale du sujet au-delà de la douleur. Cette sémiologie de la souffrance, permet de dégager les points suivants :
Le premier axe met en évidence la double crise (crise de l’identité, crise de l’altérité) suscitée par le souffrir. L’épreuve du souffrir se révèle paradoxale : d’un côté un soi intensifié, de l’autre un soi séparé des autres. Le souffrir s’avère une expérience d’intensification de soi par laquelle j’existe immédiatement et absolument comme « plaie vive » et en même temps une expérience de repli sur soi, d’effacement du monde comme horizon de représentation et monde habitable.
Partant d’une définition de la souffrance comme diminution de la puissance d’agir, le deuxième axe examine celle-ci selon les quatre registres que Soi-même comme un autre avait pris pour base de son herméneutique du soi : la parole, l’action au sens restreint, le récit et l’estime de soi.
- l’impuissance à dire conduit à la plainte qui est toujours un appel à l’aide et permet de distinguer la souffrance bruyante de la douleur silencieuse.
- l’impuissance à faire est perte du pouvoir-sur : le souffrant est livré à l’autre, se sent victime de, se trouve finalement excommunié. Parce qu’elle est endurance, la souffrance conserve toutefois un degré minime d’agir incorporé à la passivité.
- l’impuissance à (se) raconter fragilise la fonction de narration au fondement de l’édifice personnel. Émerge alors l’inénarrable. Cette rupture du « fil narratif » met en péril la compréhension de soi et modifie le rapport au temps du sujet : focalisé sur l’instant de sa souffrance, l’épaisseur ontologique du présent disparaît.
- l’impuissance à s’estimer soi-même, à se concevoir comme sujet éthique, se repère quant à elle dans l’auto-culpabilisation du souffrant, dans un certain sentiment délirant de persécution, enfin dans la capacité à «se faire souffrir soi-même» dont une analyse clinique et psychanalytique (celle de Freud dans Deuil et mélancolie par exemple) pourra compléter l’analyse phénoménologique et dont les passions sont « l’illustration saisissante ». Leur caractérisation et l’examen rapide de deux d’entre elles, l’envie et la vengeance, en attestent.
Le troisième et dernier axe s’interroge alors sur ce que la souffrance donne à penser. La souffrance nous instruit-elle ? Cherchant à éviter les écueils du moralisme et du dolorisme, Ricœur se défend de comprendre la souffrance comme « sacrifice tenu pour méritoire ». Le sens de la souffrance se trouve plutôt dans sa double dimension métaphysique et morale: la souffrance questionne, elle est demande de justification (« Pourquoi ? Pourquoi moi ? Pourquoi mon enfant ?») ; la souffrance appelle, elle est demande d’aide, de compassion, d’un souffrir-avec sans réserve. Mais si une «solidarité des ébranlés» est toujours moralement nécessaire, une parcimonie du don et du soin semble inévitable.
Souffrir, conclut Ricœur, c’est finalement toujours « endurer, c’est-à-dire persévérer dans le désir d’être et l’effort pour exister en dépit de... ».
Les « lectures » qui suivent s'interrogent toutes sur le bénéfice que l'univers du soin peut retirer d'une telle compréhension du souffrir.
Dans Souffrant, agissant et vivant, Frédéric Worms insiste sur le problème de la vie. Il s’interroge d’abord sur la suspension provisoire de la douleur à laquelle procède Ricœur en se concentrant sur la seule souffrance et rappelle comment le philosophe avait exposé le noyau dur du souffrir dans une seule page remarquable, mais cicatricielle, de Soi-même comme un autre. En procédant à une inversion de tous les signes de l’agir patiemment examinés dans l’ouvrage, cette page soulevait l’énigme de « l’inénarrable » sous les formes de la mésestime de soi et de la détestation d’autrui. Le texte de 1992 La souffrance n’est pas la douleur, fruit d'une rencontre avec le milieu psychiatrique, doit être interprété comme son prolongement, l’approfondissement à la fois anthropologique et éthique de son versant sombre. Worms souligne qu’à la différence de «toute conception du souffrir pur, et muet, qui serait une affection générale de la vie par elle-même» (l’approche de Michel Henry par exemple), l’analyse de Ricœur met en évidence la demande de sens au cœur même du souffrir, expression du scandale moral. F. Worms fait comprendre qu’en dépit de sa destruction, la vie insiste, mieux «elle gagne ou retrouve sa portée véritable et profonde». Ainsi, toute conception du soin, si elle ne doit pas se limiter à une prise en charge de la douleur mais doit aussi traiter la souffrance psychique, ne doit pas pour autant oublier le socle vital et ce qui le constitue.
Avec Le visage de la souffrance, Claire Marin s'attarde sur l'épreuve du souffrir comme expérience totale de l'endurance à la fois dévastatrice et miraculeusement révélatrice des ressources de l'existant humain. Désirer vivre en dépit de... telle est la leçon de l’endurance. Se réappropriant les analyses de l’endurance face à la torture présentées dans Le Volontaire et l’Involontaire pour questionner le souffrir comme processus d’aliénation, de « démantèlement » de la subjectivité, Claire Marin constate que la souffrance est usure physiologique et psychologique, épuisement progressif des ressources volontaires du sujet ; et pourtant, elle est aussi et paradoxalement découverte de capacités à résister et à ne jamais purement subir, effort pour persévérer dans la vie. Se posent alors au soignant des questions cruciales : comment affronter cet effondrement du sujet ?
Lazare Benaroyo, dans Le sens de la souffrance, relit Ricœur pour élaborer une éthique du soin qui, au traitement antalgique de la douleur, saurait adjoindre le soulagement intersubjectif de la souffrance. La pratique médicale actuelle doit dépasser une approche trop souvent purement technique pour redonner toute sa place à l’expérience existentielle, avec ce qu’elle comporte d’inénarrable et d’incommunicable. Selon quelles visées le soignant doit-il prendre en charge la douleur-souffrance du malade ?
L’expérience du mal physique permet à Jean-Christophe Mino d'examiner le cas de la maladie grave. Evitant la partition dualiste, il aborde celle-ci comme une épreuve existentielle, l’expérience tout à la fois douloureuse et souffrante que le malade fait de son propre corps. La douleur se mue en souffrance et brouille à la fois la réflexivité, les relations à autrui et le rapport au sens. L’expérience quotidienne de la maladie s’éclaire alors pour le soignant : conscience aigüe et douloureuse de l’ici-bas du corps, difficulté à se projeter dans le monde et le futur, solitude et incommunicabilité, victimisation sans justification, diminution de la puissance d’agir et de dire, fragilisation de l’estime de soi accrue par le sentiment fréquent d’une violence médicale. Toutefois, cette épreuve existentielle n’est pas exclusivement destructrice : elle peut aussi, on l'a vu, être l’occasion d’une véritable reconstruction de soi, d’un changement radical. Il faut réexaminer sa vie toute entière : recoudre le fil de son existence, repenser ses priorités, ses relations sociales, son investissement professionnel, les conditions générales d’un nouveau mode de vie. La lecture du texte de Paul Ricœur s’avère donc salutaire pour repenser le statut de la maladie grave et nous la montrer autrement que sous une forme objectivée et plaquée extérieurement sur le malade. La réflexion Ricœurienne rencontre celle de Cicely Saunders, fondatrice dans les années 1950-60 de ce nouveau modèle de soin qu’est la médecine palliative. La notion de «souffrance globale» (total pain), prise ici en considération, qui comporte quatre composantes —douleur physique, douleur mentale, douleur sociale et douleur spirituelle— nous amène en effet à penser la maladie grave et la douleur comme mode d’être au monde.
Sur la base d’une recherche ethnographique attentive au triple vécu des déments, des soignants et des proches, Natalie Rigaux, dans Souffrance et démence, aborde le texte de Ricœur selon un double enjeu: reconnaître ou non la dignité des personnes démentes; évaluer le rôle du soignant (proche ou professionnel) et la mesure de son investissement. En présentant l’expérience du souffrir comme immédiate, cogito absolu, sans objet et sans dimension représentative, Ricœur autorise à considérer les déments, malgré leur déficit cognitif, à l’égal de tout être humain pouvant faire l’expérience de la souffrance.
Osant la métaphore musicale, on pourrait considérer le texte central de Paul Ricœur comme le thème que prolongent cinq variations, autant de reprises et de réinventions du propos initial. En se mettant à l'écoute de la parole féconde de Paul Ricœur, les auteurs en retiennent finalement l’idée simple mais ô combien exigeante et difficile dans ses applications pratiques : la nécessité de mieux comprendre le souffrant pour mieux le soigner. Vulnérable et blessé, l'existant humain témoigne toujours de ressources insoupçonnées dont il dispose pour se reconstruire : désir de vivre et d'agir toujours persistant. Telle est la leçon de l'endurance. C’est à cette reconnaissance de nos blessures et cette estimation de nos forces que le médecin doit s’obliger dans l’exercice de son métier.
Soigner, c’est répondre à cette détresse qui nous fait signe en même temps qu’administrer des remèdes (dont on ne doit pas oublier qu’ils peuvent être extrêmement violents - la chirurgie malgré ses avancées technologiques les plus récentes en atteste). Dans le sillage de cette grande figure de la philosophie française du XXe siècle que fut Paul Ricœur, les auteurs de cet ouvrage pluridisciplinaire invitent le soignant à plus de sollicitude, d'attention, de respect, de responsabilité, de disponibilité à l'égard de celui qui souffre mais aussi, détail important, à une nécessaire mesure de son investissement afin de se préserver lui-même. Ils amorcent aussi le dialogue avec d’autres philosophes tels Lévinas, Simone Weil, Jean-Luc Nancy, Michel Henry ou des praticiens comme Cicely Saunders et ouvrent un certain nombre de pistes de réflexion. Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur constitue ainsi un complément indispensable à La philosophie du soin, ouvrage paru en 2010. Son intérêt majeur est aussi de nous inviter à lire et relire l'oeuvre de Paul Ricœur.

Recension complète sur L'Oeil de Minerve

Claire Marin sur France culture, Le Journal de la philosophie, 27/02/2013