La réflexion sur la laïcité nous amène aussi à rencontrer de grands sujets de société qui font débats dans l'actualité. Dans son Dictionnaire, Henri Pena Ruiz met les choses au point à propos de l'euthanasie. C'est au nom du principe
de la libre disposition de soi et de sa vie qu'une laïcisation du
débat éthique et juridique concernant l'euthanasie doit aujourd'hui
se produire. Au refus catégorique des religions monothéistes, on
privilégiera une approche éthique raisonnée qui préfère choisir
la mort à une survie inhumaine. C'est dire qu'il faut par un effort
d'émancipation mettre la vision religieuse à sa place : non pas
celle qui prétendrait de manière centrale s'arroger le droit
d'exercer son magistère moral sur tous les citoyens en interdisant
dogmatiquement « le droit de mourir dans la dignité », mais au
contraire celle d'une option possible pour le libre choix des seuls
croyants. L'euthanasie, du grec ancien eutanasia signifiant
une bonne mort, douce et sans souffrances, devient alors une pratique
médicale possible et légitime sous certaines conditions et grandes
précautions. Qu'elle soit passive par cessation d'un acharnement
thérapeutique devenu vain ou active par administration de
substances provoquant le décès, l'euthanasie donne à chacun la
possibilité de vivre dignement jusqu'au moment où, la souffrance et
la déchéance des fonctions devenant irrémédiablement incurables,
il décide d'en finir en toute liberté et en toute conscience.
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jeudi 24 septembre 2015
vendredi 24 juillet 2015
Penser le corps
La philosophie du corps de
Michela Marzano, Paris, PUF, « Que sais-je ? »,
2013.
Qu'est-ce qu'exister de
manière charnelle ? Quels sont les enjeux d'une réflexion
contemporaine sur notre existence corporelle ? Telles sont les
interrogations centrales de ce livre de Michela Marzano qui lui
donnent l'occasion dans le prolongement de son ouvrage Penser le
corps (2002) et de son Dictionnaire du corps (2007)
d'exposer quelques-uns des problèmes, paradoxes et débats actuels
concernant l'existence charnelle.
C'est parce
qu'aujourd'hui encore des positions idéologiques persistent,
positions qui réduisent le corps à un fardeau ou en font un
organisme complexe déterminant toute conduite humaine, que ,
malgré la révolution phénoménologique, il est nécessaire de
« bâtir une philosophie du corps, capable de montrer le sens
et la valeur de la corporéité » (p.3), de « décrypter
la réalité contemporaine et de s'interroger sur le sens de
l'existence charnelle des êtres humains » (p.5).
Comment éviter tout
réductionnisme, mais aussi une simple énumération des « techniques
du corps » ? L'un des problèmes majeurs réside dans le
statut ambigu du corps, ni chose, ni conscience pensante. Certes,
aujourd'hui, les dualismes traditionnels (corps/objet, corps/sujet)
sont dépassés. Mais face aux attitudes contradictoires des
individus concernant leur corps, de nouvelles oppositions se dégagent
et provoquent l'enlisement des débats contemporains. D'une part, le
réductionnisme matériel de la personne annonce la voie perverse où
l'on ne peut plus se distinguer de son corps ; objet devenu
culte auquel je m'identifie, totalité que je suis, le corps est
accepté comme substrat charnel de notre être, siège des besoins,
des souffrances et des expériences individuelles de toute sorte,
mais aussi destin et fatalité. D'autre part, le constructivisme
semble justifier la voie folle qui consisterait dans l'absolu à
vouloir se désarimer de son propre corps ; appréhendé ici comme
ensemble complexes d'organes, le corps est soumis à nos
constructions culturelles et sociales, il devient un corps-objet
« asservi », un objet de manipulations, de soins et de
constructions multiples, une chose parmi les choses, si bien que le
sujet humain tend à se penser tout « autre » que son
corps. On évitera ces écueils passés et présents et l'on
dépassera les paradoxes en repensant l'expérience même du corps
comme présence contradictoire, réalité toujours double (sujet et
objet, intérieure et extérieure, psychique et physique), avec
laquelle notre relation est à la fois constitutive et instrumentale.
C'est ce que se propose de faire Michela Marzano dans cet ouvrage.
Dans les deux premiers
chapitres, elle reprend la tradition philosophique occidentale afin
d'indiquer comment le corps y a été conceptualisé. Le dualisme est
présenté dans ses grandes étapes : alors que la poésie
d'Homère ne sépare jamais le corps vivant de l'âme et le présente
dans son ambiguïté héroïque, à la fois signe de la précarité
humaine et porteur possible de valeurs divines, la philosophie
inaugure avec Pythagore et la tradition orphique un processus de
purification à l'égard du corps considéré comme lieu de
corruption et d'immanence. Suit alors Platon pour qui le corps
est une prison pour l'âme ; puis Descartes qui fait du corps
une substance étendue distincte de l'âme mais étroitement unie à
elle. A l'opposé de ce courant dualiste, les figures du monisme
ontologique de Spinoza et des différentes variétés de
réductionnisme matérialiste (l'homme-machine de La Mettrie et
l'homme-neuronal de Jean-Pierre Changeux) sont parcourues. L'auteure
consacre ensuite quelques pages décisives à Nietzsche et la
révolution phénoménologique (Husserl, Merleau-Ponty et Lévinas).
Les deux chapitres s'achèvent par la présentation de débats
contemporains qui s'inscrivent dans le prolongement de ces
différentes traditions philosophiques. Le dualisme se retrouve
aujourd'hui encore dans la représentation d'un corps maîtrisé,
d'une image corporelle parfaitement contrôlée. La rhétorique
contemporaine de la mode et de la publicité, la cyberculture et ses
notions de cyberespace et de cybercorps (William Gibson,
Neuromancien, 1984), les sites de rencontres expriment le rêve
d'échapper à la finitude spatio-temporelle, de s'arracher aux
contraintes imposées par le lourd fardeau du corps : fantasme
de la toute-puissance de la volonté. Il s'agit toujours de gommer la
réalité et, caché derrière son image, son avatar ou son pseudo,
d'évoluer dans un monde sans corps où tout est possible. Une même
volonté de maîtrise du corps se retrouve dans le projet de
« sculpture de soi » et de « mise en pièces »
du corps de l'artiste contemporaine Orlan. Faire de son corps –
matériau malléable - un corps-oeuvre échappant aux décisions de
la nature et au hasard ; à l'aide d'interventions
chirurgicales se façonner une identité nouvelle sur la base de
ce ready-made modifié, tels sont les objectifs de La
Ré-incarnation de Sainte Orlan. S'attaquant à la peau, Orlan
efface les limites entre l'être, le paraître et l'avoir. Elle
expose aux yeux de tous l'intériorité de sa chair. De son côté,
la phénoménologie a révélé toute l'ambiguïté du corps. Entre
l'être et l'avoir, entre la relation constitutive et le rapport
instrumental, l'expérience du corps nous révèle ce dernier à la
fois proche et lointain, profondément intime, radicalement autre.
L'expérience subjective de la maladie nous fait ressentir cette
ambiguïté et nous fait bien comprendre l'impossibilité de vivre
sans lui. De même, le corps greffé oblige à une recomposition de
soi dans l'épreuve d'intrusion de l'autre. L'expérience vécue de
la transplantation du cœur relatée par Jean-Luc Nancy dans l'Intrus
ou les allotransplantations de tissus composites (mains et visage)
réalisées par le Professeur J-M Dubernard disent ce trauma
identitaire et relationnel profond qui assaille la personne quand le
corps est ainsi mutilé et transformé.
Le chapitre III examine
la querelle entre réductionnistes et constructivistes. Certes, le
corps est façonné par la culture, modelé et socialisé dès la
prime enfance. Comme l'a montré Marcel Mauss, les techniques du
corps comme l'expression des sentiments ont une valeur symbolique et
constituent un langage. Toute la question est de déterminer si cette
codification des gestes, postures et comportements corporels anéantit
l'inné et la part naturelle de chacun et surtout laisse ou non une
place à des expressions plus individuelles, subjectives et
authentiques. L'histoire des débats suscités par les oppositions
entre nature et culture est retracée à grands traits :
distinction de la zoè et de la bios chez Aristote, de
la voix et du verbe chez Augustin, de l'expression animale et de la
parole chez Descartes. Une réflexion sur le cri chez l'homme
montrerait que la nature ne disparaît jamais totalement en lui, même
si l'éducation tente de contrôler voire dissimuler cette dimension
non « civilisée » de notre être. L'essor des sciences
expérimentales a contribué au réductionnisme biologique et
génétique : la criminologie de Cesare Lombroso soutient que le
criminel naît criminel et ne le devient pas sous l'effet d'une
influence environnementale déviante ; la génétique du XXème
siècle (W. Johansen, Watson et Crick) intronise quant à elle le
terme et l'usage du « gène » au point d'en faire le
principe explicatif des caractéristiques physiques et, avec la
« sociobiologie » d'Edward O. Wilson, parfois
comportementales (adultère ou homosexualité par exemple). Le
tout-génétique (l'affirmation d'un lien causal linéaire entre
gène, protéine et caractère) néglige à la fois l'apport du
milieu socio-culturel et surtout la liberté d'action du sujet. Avec
le sociologue du corps David Le Breton, on considérera plus
justement que le corps est « le lieu et le temps où le monde
se fait homme immergé dans la singularité de son histoire
personnelle. » Marzano évoque par ailleurs les problèmes
juridiques que soulèvent les tests génétiques en criminologie et
dans les recherches de paternité.
La critique du
réductionnisme génétique doit-elle pour autant nous conduire à un
constructivisme faisant du corps un artifice socio-culturel ? Le
tout-socio-culturel (le structuralisme de Foucault pour qui le corps
n'est qu'un texte écrit par la culture, la conception de
l'américaine Donna Haraway qui pour déconstruire ce texte produit
par la culture occidentale dominante invente le concept de cyborg,
jusqu'au cinéaste David Cronenberg fasciné par le corps transformé,
la fusion de l'homme et de la machine et le rêve d'une nouvelle
chair) montre aussi ses limites : en faisant du corps une pure
fiction, il ignore la réalité du monde phénoménal.
Le chapitre s'achève par
l'examen de la problématique de la différence des sexes qui
radicalise le débat. Cette différence est-elle d'ordre biologique
ou culturelle ? Sur quoi fonder l'identité sexuelle de chacun ?
Récemment, théorie du genre de Judith Butler et pensée queer
(Préciado, Bourcier, de Laurentis) se présentent comme des
tentatives constructivistes pour « dénaturer » les
identités de genre et de sexe. Ces approches ne sont pas sans
soulever des problèmes éthiques et politiques en réintroduisant à
leur corps défendant les violences sexuelles infligées aux femmes,
violences qu'elles entendaient dénoncer. Elles vont aussi sans doute
trop loin dans l'ignorance du « réel » du corps dont
elles témoignent. En effet, si le « corps biologique »
pose effectivement problème et indique les limites de tout
réductionnisme en matière de sexualité, on ne saurait totalement
l'ignorer. La conception psychanalytique du corps érogène nous le
rappelle. Contre le corps-texte, le corps réel, lieu de désirs et
de sensations, permet dans une certaine mesure de le re-naturaliser .
Ainsi, le corps n'est ni
purement naturel, ni purement culturel, ni corps biologique
objectivement déterminé, ni corps social culturellement construit :
il est une expérience subjectivement vécue qui articule les deux
plans.
Exister de manière
charnelle, c'est d'abord accepter sa condition matérielle et ses
limites, c'est assumer sa finitude. Le chapitre IV s'attarde sur
cette opacité de la matière qui suscite des jugements de valeurs et
des hiérarchies qui ont durablement marqué les esprits. Pour la
tradition judéo-chrétienne et sa distinction du pur et de l'impur,
le corps (sécrétions, sang menstruel, cadavre) ne peut être
qu'abject et dangereux. C'est ainsi que la réduction de l'homme à
son corps est à la fois ce que les tortionnaires et régimes
totalitaires poursuivent volontiers pour humilier et dominer et ce
que chacun redoute comme l'anéantissement de son humanité pensante
et digne. En atteste la réification vécue par les prisonniers des
camps de concentration, ces lieux absurdes, sans « pourquoi ? ».
L'expérience concentrationnaire racontée par Primo Lévi, Elie
Wiesel, Robert Antelme témoigne de ces processus de destruction de
la personnalité : extinction de ce qui fait sens ou fait lien,
acceptation de leur propre effacement, déshumanisation radicale.
Réduire l'autre à sa matérialité corporelle et sans âme, exiger
sa soumission la plus totale et revendiquer la cruauté naturelle :
tels sont aussi les voies empruntées par la philosophie de Sade. En
quelques pages, l'auteur analyse comment Sade met en scène des
personnages réduits aux rôles de bourreau, de victimes ou de
complices, un véritable monde sans autrui.
Le dernier chapitre de
l'ouvrage aborde le domaine de la sexualité. Les philosophes l'ont
longtemps évité tant ils considéraient la sexualité dangereuse et
dégradante. De Platon à Kant, en passant par les Pères de l'Eglise
(Augustin, Clément d'Alexandrie), l'amour qui élève l'homme est
bien distingué du désir sexuel qui l'entraîne vers l'animalité. A
l'époque où triomphe le puritanisme bourgeois, la psychanalyse
freudienne nous amène à la compréhension du caractère décisif
parce que déterminant de la sexualité : notre rapport au
monde, notre relation à la vie et notre attachement à l'autre
subissent son influence. C'est dans le domaine de la sexualité que
se révèle de manière singulière la complexité de nos relations à
notre corps et au corps des autres. Les réflexions de Merleau-Ponty
dans la Phénoménologie de la perception examinent cette
complexité. L'auteure elle-même ne peut ici que résumer le contenu
de ses propres ouvrages portant sur ces « relations
intersubjectives » que sont les relations sexuelles dans
lesquelles autrui est certes « objet de désir » mais non
nécessairement « chose » puisqu'il est aussi « sujet
de désir » (cf. La Pornographie ou l'épuisement du désir,
2003 et Malaise dans la sexualité, 2006). L'essentiel est ici
de bien distinguer dans les formes d'objectivation du corps de
l'autre, en fonction du contexte et des circonstances de la relation,
ce qui est réification ou incarnation, instrumentalisation du corps
ou prise en considération de l'existence charnelle dans le respect
de la personne. Dans le rapport à l'autre désiré, dans la caresse
et la jouissance érotique, il en va comme le dit Lévinas de
l'existence d'un sujet qui accepte de sortir du registre de la
maîtrise. Dans cette perspective, comprendre la sexualité, ce n'est
pas la saisir comme animale. C'est l'appréhender comme le miroir de
la condition humaine contradictoire, condamnée à une
oscillation permanente entre faiblesse et pouvoir, pâtir et agir,
abandon et maîtrise, dépendance et indépendance à l'égard
d'autrui. Ces contradictions se vivent toujours subjectivement. C'est
à travers une histoire personnelle que la sexualité s'éprouve et
nous éprouve. Une histoire que l'enfance et les relations aux
parents ont certes déterminée, que les pathologies menacent mais
qui ne rend pas pour autant totalement impossible un devenir soi
autonome.
In fine, parce qu'il est
notre ancrage dans le monde, parce qu'il est toujours déjà là,
« le corps est notre destinée » et nulle philosophie qui
veut comprendre l'action humaine ne peut en faire l'économie. Les
tentatives contemporaines des sciences et des techniques qui
consistent à en feindre la possible disparition n'y changeront rien.
L'ouvrage de Michela
Marzano expose de manière claire et concise les problématiques
traditionnelles liées à la question du corps, leurs
réactualisations et transformations contemporaines. En cinq
chapitres et le nombre de pages imposé dans le cadre de cette
collection, il aborde les thèmes du dualisme, du monisme, les
rapports nature/culture, l'abject et la réification, enfin la
sexualité. Mettant en garde contre le double écueil du
réductionnisme et du constructivisme, l'auteure invite son lecteur à
prendre conscience du fait que « chacun est son corps tout en
l'ayant. Chacun a son corps tout en l'étant. » On comprendra
la nécessité d'une telle philosophie du corps et de la finitude
dans le contexte actuel d'un monde où science et technique ne nous
ont jamais offert autant de moyens d'agir sur notre corporéité et,
du même coup, de mettre à l'épreuve et en péril notre identité
personnelle ainsi que nos relations intersubjectives. Tenir son corps
et s'y tenir, autant qu'il est possible et quoi qu'il nous en coûte,
telle serait alors la leçon éthico-philosophique que nous propose
Michela Marzano. Ne serait-ce pas en effet la condition première
d'une véritable reconnaissance de soi et des autres, une manière
sereine peut-être de vivre son corps et de s'accomplir ? Quoi
qu'il en soit, l'intérêt majeur de cet ouvrage consiste à nous
sensibiliser aux difficultés les plus actuelles concernant la
question du corps : tests génétiques et recherches de
paternité, concept de cybercorps, théorie du genre, greffes,
pornographie, approches de l'art contemporain. Ces difficultés
constituent des défis pour la pensée de notre époque.
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théorie du genre
mercredi 28 août 2013
Camus vs Sartre
L'ordre libertaire. La vie
philosophique d'AlbertCamus de Michel Onfray, Paris, Flammarion,
2012.
Rendre justice à Camus,
penseur capital mais oublié du XXe siècle, trop vite décrié par
ses ennemis comme un « philosophe pour classes terminales »,
tel est l'objet de ce nouveau livre de Michel Onfray. Cette occasion
de redécouvrir la vie et l'oeuvre de l'écrivain algérois, le
fondateur de l'Université populaire nous l'offre, non sans
s'attaquer par ailleurs avec la férocité qu'on lui connaît à une
autre grande figure officielle de la philosophie française, à
savoir Jean-Paul Sartre. En même temps qu'un éloge de Camus,
présenté comme véritable philosophe hédoniste, nietzschéen et
libertaire, l'ouvrage prend la forme d'une attaque au vitriole contre Sartre mais
aussi Beauvoir et la philosophie universitaire en général contre
laquelle Onfray ne mâche pas ses mots.
Comme toujours, le propos
est clair et s'appuie sur une lecture des œuvres complètes et de la
correspondance. Par ce moyen, comme il l'avait fait précédemment
avec Freud, Onfray entend déconstruire la légende et rétablir la
véritable histoire. Considérant que l'oeuvre est inséparable de la
vie et que l'harmonie des deux est précisément la preuve d'avoir
devant soi un vrai philosophe, l'auteur de cette psychobiographie
sans Freud nous replonge dans le passé de l'écrivain, son enfance
et les figures familiales décisives : un père mort trop tôt
pendant la première guerre mondiale auquel Camus restera fidèle,
une mère emmurée dans son silence mais aimante, une grand-mère
tortionnaire. De cette enfance , Camus semble en avoir retiré
au moins deux éléments clés pour la construction de son œuvre :
la misère et le soleil méditerranéen. L'ombre et la lumière, la
souffrance et l'action, ingrédient d'une philosophie tragique et
engagée. Sur cet itinéraire camusien, deux figures
institutionnelles, rappelle Onfray, jouent un rôle décisif :
son instituteur, Monsieur Germain, initiateur du livre, et Jean
Grenier, son professeur de philosophie au lycée. Onfray consacre un
chapitre entier de la première partie aux rapports officiels et
officieux entre Camus et ce dernier autour de la question de
l'engagement communiste de 1935-1937. Là encore, il déconstruit la
légende : Grenier comme Lequier son maître n'en ressortent pas
indemnes. L'important est de voir en Camus un philosophe en quête
d'un art de vivre en temps de catastrophe, un philosophe artiste,
fidèle à son enfance, soucieux de donner la parole à ceux qui ne
l'ont pas, attaché à rendre compte par une phénoménologie
singulière des expériences sensibles et jouissances simples du
corps, de mener viscéralement des combats contre l'injustice (peine
de mort, colonialisme, abus de pouvoir en tout genre) et pour la
liberté. Le football de sa jeunesse, le théâtre, le Collège du
travail, la Maison de la culture sont autant d'expériences
formatrices et de passions pour les expériences humaines et
communautaires. Miné par une maladie qui le condamne, la
tuberculose, Camus trouve les ressources de dire « oui »
à l'absurdité de la vie tout en opposant un « non »
ferme à toutes les formes de l'inhumain qui traversent l'histoire du
siècle. De fait, la pensée de Camus contient les principes d'une
utopie modeste, appelant à la résistance et la révolution par
l'éthique et l'art conjoints, une célébration aussi de
l'anarcho-syndicalisme. Voilà pourquoi, selon Onfray, il faut voir
en Camus le précurseur trop vite oublié de la « French
theory » (Foucault, Deleuze et Guattari, Derrida, Lyotard,
Bourdieu) et du post-anarchisme d'origine américaine (Todd May, Saul
Newman, Lewis Call). On en revient alors à la figure de Sartre et de
celle qui en a construit la légende, Simone de Beauvoir. Face à la
philosophie existentielle de Camus, la mode existentialiste, qui a
conduit Sartre à l'hégémonie sur la scène française dans les
années 60, semble incapable de résister et faire le poids. Sartre
collaborateur, Sartre communiste complice des goulags, Sartre devenu
maoïste, caution des pires crimes de sang, quand, après 68, il
perd sa crédibilité. Le procès fait chuté l'icône Sartre de son
piédestal. Onfray lance une nouvelle fois la polémique. Chacun se
fera juge de la vérité des propos.
On pourra regretter les nombreuses redites et cette manière binaire ou dichotomique de penser et d'opposer les philosophes et les personnes. Justice est en tout cas
rendue à l'égard de l'oeuvre majeure et inachevée de Camus.
Nietzschéen et désormais camusien, Michel Onfray reprend le
flambeau de ce combat d'un art de vivre en temps de catastrophe. A
l'évidence, il s'identifie et se reconnaît dans la vie et la pensée
de Camus au point où il pourrait affirmer, comme Flaubert l'a dit de
Mme Bovary et comme Camus aurait pu le dire de Meursault, l'antihéros
de son roman l'Etranger, « Camus, c'est moi ».
Mais bien d'autres pourraient aussi se retrouver dans cet itinéraire
et ces exigences. N'est-ce pas, en effet, une urgence vitale et le
devoir du moment présent que de nous mettre à l'écoute de cette
leçon camusienne : conquérir et préserver sa liberté ; combattre l'injustice ?
mardi 13 août 2013
Un voyage philosophique
Parcours de la reconnaissance de Paul Ricoeur, Paris, Stock, 2004.
Dans son article sur La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli dans l’Encyclopédie Universalis, Jean Greisch
s’exprime ainsi : « Son odyssée fait croiser à Paul Ricœur tous les
grands philosophes qui, de Platon et Aristote jusqu'à Husserl et Bergson, se
sont intéressés au problème de la mémoire. Il convie ses lecteurs à s'embarquer
avec lui sur ce qu'il appelle son « trois-mâts », formé par une
phénoménologie de la mémoire, une philosophie critique de l'histoire gravitant
autour de la notion de « mémoire historique », et enfin une
« herméneutique de la condition historique ». » Si Ricoeur nous
invite ainsi à naviguer dans La Mémoire,
l’Histoire, l’Oubli, c'est sur la terre ferme, en randonnée, qu'il nous emmène dans Parcours de la reconnaissance, son dernier ouvrage publié en 2004.
C’est en effet à un autre voyage
philosophique que nous convie Paul Ricoeur dans cette œuvre. Comme tout voyage
philosophique, il constitue une épreuve de soi, un long cheminement en vue
d’une meilleure compréhension de soi-même. Il s’agit bien pour le penseur ici encore, comme sans doute dans toutes ses
autres œuvres, de s’expliquer avec soi-même. Et comme Soi-même comme un autre, Parcours
de la reconnaissance trace l’itinéraire d’une herméneutique de soi centrée
sur le thème de l’identité : « la question de l’identité se voit
d’emblée mise en scène dans le discours de la reconnaissance ; elle le
restera jusqu’à la fin, au prix des transformations que l’on dira. N’est-ce pas
dans mon identité authentique que je demande à être reconnu ? Et si, par
bonheur, il m’arrive de l’être, ma gratitude ne va-t-elle pas à ceux qui, d’une
manière ou d’une autre, ont reconnu mon identité en me
reconnaissant ? » Toutefois, on le constate dans les propos cités, il
n’y a pas de découverte de soi sans ouverture et exposition de soi à l’autre.
Tout voyage philosophique est un long détour à la rencontre du monde, des
autres : telle est la condition pour se comprendre soi-même.
Accompagnons Ricoeur à grands
pas. Le voyage débute, dès l’Introduction,
dans la plaine du langage ordinaire et son grand « vivier des
significations en usage » (p.67). Et l’admiration est déjà grande pour « la puissance de
différenciation qui travaille le langage. » Il faut pourtant nous résoudre à quitter cette
patrie car le désir, son manque et son
élan, nous y poussent : aiguillon du désir en quête d’une théorie de la
reconnaissance. Du langage ordinaire, il nous faut donc nous arracher pour un
gain de sens et de cohérence. Empruntant « le porche royal » des
théories modernes du jugement (p.50), on s’engage alors dans une première
vallée qui nous introduit à la vie philosophique : la
vallée de la connaissance et la signification princeps de la paire identifier/distinguer (Première étude). Déjà se profile le premier pic. L’ascension du
sommet kantien promet d’être rude mais le passage s’impose. Première mise en
jambes pour une métamorphose à venir. Passé le sommet, orienté par le pôle téléologique de la demande
de reconnaissance et l’étoile de la gratitude, le regard aperçoit alors les
deux autres pics, bergsonien et hégélien, de la reconnaissance de soi et de la
reconnaissance mutuelle, promesses de l’identité personnelle la plus authentique
(deuxième et troisième études). Lancé
dans cette randonnée montagnarde au long cours avec l’ascension de ses trois cimes (Kant, Bergson, Hegel) et celle de ses sommets environnants (Homère,
Sophocle, Platon, Aristote, Descartes, Husserl, Heidegger, Lévinas…), le
marcheur cherche patiemment son chemin. Prenant le temps de contempler
« la splendeur des paysages » (p.367), il n’est jamais à l’abri d’un « coup
de tonnerre » (p.280) ou de la rencontre inopinée des « brumes du
doute » (p. 339). Bifurcations, surprises, impasses et obstacles parsèment
l’itinéraire et il faut bien souvent traverser des « forêts de
perplexité ». Mais les passages heureux entretiennent le désir de
poursuivre la quête et mettent en joie le randonneur. Il convient de braver le
mauvais temps (la méconnaissance, le défi de Hobbes, « la conscience
malheureuse ») et tenter de dépasser les apories, les discontinuités du
terrain, les failles géologiques. Au loin, en effet, derrière les paysages de
luttes se profilent les « états de paix ». Mais en finira-t-on un
jour de ce périple ? Nous installerons-nous enfin avec Paul Ricoeur et ses
« mentors » (p.282) dans la « clairière » de la gratitude ?
L’aventure n’est pas celle d’Ulysse, rentrant chez lui après un long voyage, car
« la lutte pour la reconnaissance reste peut-être interminable… »
(p.378). L’odyssée est sans fin, sans récapitulation définitive, sans retour
aussi. Comme l’ontologie, la reconnaissance mutuelle demeure une terre promise…
Mais si la perplexité initiale demeure, l’entreprise n’aura pas été
vaine : c’est sans découragement qu’il faut poursuivre son chemin. Car le
récit de ce voyage philosophique, le récit d’une vie, est à lui seul une
offrande, une véritable fête de l’esprit, un moment de joie à partager dans l’existence
grave d’un être souffrant et agissant.
On l’aura compris, en dépit de
l’idée d’inachèvement que Ricoeur tenait à conférer à son itinéraire philosophique,
Parcours de la reconnaissance peut se
lire comme l’œuvre ultime et récapitulative de toute une vie. Sans se présenter
comme une autobiographie intellectuelle, elle réitère le geste philosophique de
la compréhension de soi par le détour de l’autre… sans prétendre pour autant
pouvoir prononcer le dernier mot, clore l’aventure existentielle.
jeudi 8 août 2013
Le sens de la vie
La vie qui unit et qui
sépare de Frédéric Worms, éd. Payot & Rivages, 2013
L’ouvrage, relativement court (90
pages), présente un texte revu et enrichi d’abord publié en 2004 dans la revue Kaïros de l’université de Toulouse sous
le titre « La vie qui unit et qui sépare ? La question philosophique
du sens de la vie aujourd’hui ». Il s’agit rétrospectivement, de l’aveu
même de l’auteur, d’un texte inaugural, annonciateur des recherches
ultérieures. Sans hésitation, Frédéric Worms revient sur la grande interrogation métaphysique et
existentielle du sens de la vie. Toutefois, la question du « sens de la
vie » reste abstraite et c’est pourquoi l’auteur se préoccupe d’abord, non
pas de tenter d’y répondre, en tout cas immédiatement et directement, mais de
cerner les situations ou expériences qui suscitent un tel questionnement.
Souvent reléguées au second plan et masquées, ces expériences fournissent
pourtant la clé de la question elle-même et plus largement celle du problème de
la « vie ».
Dans le premier chapitre, Worms distingue et oppose deux situations
qui voient surgir cette question existentielle. Une manière extérieure et
abstraite, contemplative et d’une certaine façon indifférente, tentera
d’apporter une réponse laconique et tranchée en oui, non, peut-être. Une
approche concrète et expérientielle - celle de la souffrance et du sentiment
qui l’accompagne - sera quant à elle attentive aux variations de sens de la
vie, de la désertion totale au retour ou retrouvailles. La vie éprouvée n’est
pas celle d’un sens immuable ou tout au contraire d’un non-sens
définitif : elle est plutôt selon cette voie concrète et première,
l’expérience d’une fluctuation constante, un vécu traversé par les tensions,
sources de joie ou de tristesse. Privilégiant cette approche concrète, Worms
n’entend cependant pas choisir la voie de l’introspection pour sonder le cœur
même du sentiment et en retirer la clé d’un mystère et une théorie générale de
la vie. Il s’agit plutôt d’explorer dans la situation effective, extérieure,
quelles sont les expériences qui éveillent la question, le plus souvent
l’exclamation. Il s’agit des expériences relationnelles : perte d’un être
cher, séparation, relation individuelle ou collective aliénante mais aussi
naissance, rencontre, amitiés, amours naissants ou renaissants, révolte
émancipatrice. Il y a là quelque chose de vital, affirme l’auteur, dont on tend
à sous-estimer l’importance, le considérant soit comme anecdotique et trop
individuel, soit comme trop général. En réalité, « ces expériences relationnelles
sont la source de notre individualité réelle (qui n’est pas un pur effet
d’illusion puisqu’elle se constitue dans le temps et de manière irréversible),
et un contact unique que nous avons avec la réalité notamment de la mort (que
nous n’expérimentons jamais sur nous-mêmes). » Les variations de notre
sentiment de la vie s’expliqueraient donc par les variations de nos expériences
relationnelles elles-mêmes. Le critère permettant de juger si la vie a un sens
ou non n’est toutefois pas l’union ou la séparation mais au sein de la relation
même le sens de la destruction ou de la création. Car une union peut être
destructrice et malfaisante et une séparation libératrice et bienfaisante.
Dans le chapitre deux, l’auteur s’enquiert des raisons pour
lesquelles nous reléguons à l’arrière-plan les expériences relationnelles au
profit de la question abstraite du « sens de la vie ». Les
expériences du deuil et de la naissance révèlent un contraste saisissant entre
le sens de la vie individuelle et le non-sens de la vie en général et c’est
précisément ce contraste qui suscite la demande métaphysique, la question du
sens de la vie. De l’expérience à la question, de la question à l’alternative
redoutable à laquelle la philosophie semble ne pouvoir échapper, il n’y a qu’un
pas. Cette alternative consiste dans l’opposition des philosophies de la vie
(Schopenhauer, Nietzsche, Michel Henry, Gilles Deleuze, Bergson) et des
philosophies du sens (Politzer, Heidegger, Sartre, Lacan, Canguilhem,
Merleau-Ponty, Ricoeur). Comment dépasser l’aporie sinon en retournant aux
expériences à la fois biologiques et biographiques liant intrinsèquement la vie
et le sens, expériences éclipsées par ces deux types de philosophie, dans leur
formes extrêmes (Schopenhauer et Politzer) comme dans leurs formes moyennes
(Nietzsche, Bergson et Merleau-Ponty, Ricoeur) ? Seules ces expériences
peuvent témoigner du fait que « la question du sens de la vie surgit
toujours à la fois de la perte du sens et de la perte de la vie. »
Le chapitre trois est consacré à ces expériences relationnelles
entre les vivants, « les expériences concrètes des décès et des deuils,
comme aussi des rencontres et des séparations, des amitiés et des
violences ». Relationnelles par essence, ces expériences manifestent le
besoin aussi bien biologique que psychologique de l’attachement. Défini
comme besoin primaire de la vie,
l’attachement est tout à la fois condition de l’individuation et de l’expérience réelle du sentiment d’être vivant, autrement dit du sens de la vie. Worms
rencontre ici les réflexions de D. Winnicott sur la créativité et les travaux
de John Bowlby sur l’attachement et la « dépendance » relationnelle.
L’essentiel n’est pas la relation à l’objet mais la relation entre des êtres
vivants qui deviennent ensemble des sujets à la fois dissymétriques et liés.
L’expérience du sens de la vie se trouve ainsi impliquée de manière immanente
dans l’expérience relationnelle qui naturellement et normativement unit et
sépare.
Le chapitre quatre questionne les conséquences « métaphysiques »
de ces expériences. A partir d’une méditation de l’expression « c’est la
vie », F. Worms dégage deux principes fondamentaux d’un vitalisme
critique. D’une part, l’accès à la réalité de la vie ne peut s’effectuer qu’à
partir de « notre expérience et
de nos vies », dans la situation d’une vie individuelle réelle. D’autre part, la réalité de la
vie à laquelle nous parvenons ainsi est fondamentalement
« tension » : à l’image de nos vies, elle est « une
polarité intrinsèquement polarisée et multiple ».
Annonçant les conséquences
éthiques et politiques, le dernier
chapitre fixe le programme d’une philosophie à venir dont la dimension
relationnelle, cette activité qui unit et qui sépare, constituerait le principe et le terme.
Prendre au sérieux l’idée d’une vie qui « unit » et qui
« sépare » exige de s’interroger sur la possibilité de déduire une
éthique et une politique de cette « métaphysique de la vie » :
peut-on déduire des normes ou valeurs permettant d’orienter notre existence
individuelle et collective de cette conception de la vie ? F. Worms le
pense à condition de reconnaître deux figures du relationnel, une forme mutilée
(destruction : perte et violation) et une forme pleine (création)
distinguées selon les catégories du clos et l’ouvert : d’abord, la
relation qui, dans l’union comme dans la séparation, détruit en se
refermant ; ensuite, la relation qui, dans la séparation tout autant que
dans l’union, crée en s’ouvrant, libérant ainsi à la fois les individus et son
propre sens. De fait, de l’intérieur même de la relation, par la menace de la
destruction (perte ou violation), le sujet humain est en mesure d’être « à
la fois au-dedans et au-dehors » : au-dedans il est pris dans les
relations ; au-dehors, il peut rapporter ces relations à des normes et des
principes universels. Par ce constat, l’auteur défend le point de vue d’une
morale relationnelle et rejette dos à dos la morale purement rationnelle qui
oublie la dimension réelle et concrète de la relation et la morale purement
affective qui ignore que toute rupture relationnelle fait surgir une relation
de second degré, relation « à » la relation qui exige un examen de
celle-ci à l’aune de valeurs et principes universels. C’est aussi une politique
relationnelle qui est ici programmée, politique reposant sur le soin conçu
comme pratique permettant « au vivant non seulement de ne pas disparaître
et de survivre, mais de se renouveler et de revivre » et qui institue à la fois la liberté individuelle et la
relation sociale. In fine, la question du sens de la vie doit être comprise
comme question qui « surgit de la vie comme une distance avec la
vie » et qui, pour ne pas sombrer dans l’abstraction dangereuse mais
relever le défi de l’action, doit paradoxalement se maintenir au plus près des
épreuves de la vie comprise comme tissu de relations.
Au regard des travaux ultérieurs
de F. Worms, l’ouvrage doit être effectivement considéré comme un moment
inaugural de sa réflexion personnelle. Le vitalisme critique, la morale et la
politique relationnelles articulées autour de la notion de soin y sont
programmés. On y sent bien sûr l’influence de la « métaphysique de
l’expérience » de Bergson mais aussi l’originalité d’une démarche
singulière. Le chapitre cinq pose toutefois au lecteur plus de questions qu’il
n’apporte de précision sur deux points qui semblent essentiels : peut-on
vraiment déduire de la réalité vitale, fut-elle envisagée de manière critique,
des normes et des valeurs universelles pouvant constituer une éthique et une
politique ? A ce problème de la fondation d’une éthique et d’une politique
s’ajoute celui du statut de la pratique ici qualifiée de politique : que
signifie précisément et concrètement une politique du soin ? La lecture
complémentaire des ouvrages Le Moment du
soin. A quoi tenons-nous ? paru en 2010 et Soin et politique paru en
2012 apporte sans nul doute des précisions sur ces questions.
samedi 3 août 2013
Devenir médecin
Faut-il
réformer la formation médicale en France et, si c’est le cas,
quelle rénovation apporter dans ce domaine ? Telles sont les
interrogations centrales de ce petit ouvrage de 68 pages intitulé Devenir
médecin de
Céline Lefève (éd. PUF, 2012). L’auteure affirme la nécessité de réformer l’enseignement
médical en privilégiant l’approche clinique et une vision
éthique, centrée sur l’écoute du malade. Passer d’une
« médecine savante à une médecine relationnelle et
soignante » (p.33), tel doit être l’objectif de toute
formation. Dans cette perspective, il convient d’accorder au récit
toute sa place à titre de médiation entre le médecin et le
patient. L’originalité de l’ouvrage consiste à faire appel au
cinéma pour nous en convaincre. A partir d’une analyse
philosophique de Barberousse
(1965) du cinéaste japonais Akira Kurosawa, Céline Lefève invite
les futurs médecins et personnels soignants à se questionner sur
leur pratique et, faisant la part belle à la narration et à la
fiction cinématographique, la penser non seulement comme un savoir
sur « le fonctionnement du corps et les mécanismes de la
maladie » mais surtout comme un « art de soigner ».
Cet art exige le décentrement de l’attention du soignant de la
maladie vers le malade. S’ouvrir à l’expérience vécue du
malade, voir et comprendre la personne souffrante derrière le
patient en se mettant à l’écoute de leurs récits de vie sont les
conditions pour proposer une alternative au « modèle de
la médecine aiguë » (p.9), à la « vision scientiste et
exclusivement objectivante de la médecine » (p.17).
Prolongeant la réflexion de Georges Canguilhem, l’auteure tire
aussi les leçons des aventures de Yasumoto, médecin novice du film
de Kurosawa, tiraillé entre deux conceptions de la médecine :
une « médecine conçue comme science ou application des
sciences de l’organisme et des maladies » ou une médecine
conçue comme art, se déployant dans l’écoute et la patience
cliniques, au service d’individus souffrants, à la fois considérés
dans leur singularité et inscrits dans un monde social. »
(p.15).
Kurosawa
a pris la maladie et la médecine pour thème principal de quatre de
ses films : L’Ange
ivre
(1948) ; Duel
silencieux
(1949) ; Vivre
(1952) et Barberousse
(1965). C’est ce que rappelle l’auteure dans son premier
chapitre. Les chapitres 2 à 5 de l’ouvrage se consacrent à
l’analyse philosophique du film Barberousse.
Celle-ci
en suit les grandes parties, celles de la formation de Yasumoto.
Initié à la médecine occidentale, muté à contrecœur dans un
dispensaire éloigné et vétuste alors qu’il se destinait à un
poste prestigieux, le jeune médecin découvre peu à peu sa vocation
grâce à celui qui va devenir son maître, Barberousse, directeur du
dispensaire (interprété par Toshiro Mifune). Avant de décider de
s’installer définitivement dans ce lieu, il est exposé au cours
de sa formation pratique à une succession de cas cliniques et de
rencontres avec des patients qui l’ouvrent à l’expérience
subjective de la souffrance humaine. Le récit de sa formation
s’avère une formation au récit. Pour lui « apprendre
autrement la médecine » (p.54) et l’amener progressivement
vers « une médecine qui soutient la vie » (p.9),
Barberousse commence par exposer son élève à la folie et au corps
féminin. Une nymphomane meurtrière et une jeune ouvrière blessée
à l’abdomen lui font vivre une expérience troublante (mélange de
séduction par la beauté, de fascination pour la déraison et de
désir de toute-puissance de la raison pour voir, savoir et guérir)
qui témoigne des limites de son savoir livresque. L’échec de
cette première tentative (dans le premier cas la nymphomane tente de
l’assassiner et dans le second, il s’évanouit) conduit
Barberousse à en déduire pour son élève une double
leçon concernant le soin : la nécessité et la difficulté de
contrôler ses émotions, d’une part ; l’impossibilité dans
l’écoute de la parole du malade de faire l’économie d’une
interprétation médicale et objectivante qui risque de faire écran
et d’empêcher la véritable écoute et la rencontre authentique.
Le
motif de la mort constitue le deuxième moment du film en confrontant
d’abord Yasumoto à Rokusuké, vieillard moribond. Pris de nausée,
dégoûté et effrayé, ici encore le jeune médecin témoigne de son
incapacité à rencontrer ses patients en fuyant l’agonie du
vieillard. Mais l’arrivée de la fille de ce dernier, donne
l’occasion à Barberousse d’indiquer à Yasumoto la manière
bienveillante et sans préjugés par laquelle doit débuter le soin.
L’écoute des récits révèle des drames singuliers. C’est aussi
ce qu’illustre le deuxième cas, celui de Sahachi et de son épouse
Onaka. Comme l’affirme Céline Lefève « la mort, pour
s’inscrire dans la vie d’un homme et dans la vie des hommes,
requiert la médiation d’une parole et d’une écoute qui font
transmission
et lien
entre eux. » (p.32). Ainsi, le sens de l’étonnante
affirmation de Barberousse à Yasumoto s’éclaire-t-il :
s’ « il n’est pas de plus bel instant que celui
de la mort », c’est en raison de la présence, de l’écoute
et des liens qui s’établissent autour des mourants.
La
dernière partie du film explore le thème de l’enfance et
questionne le statut social du médecin et ses limites face au
problème de la misère. Identifiée comme la principale cause des
maladies, cette dernière doit être combattue en priorité par le
médecin et la société. Et le soin doit avoir l’enfance pour
objet privilégié tant celle-ci est vulnérable (en manque matériel,
affectif et éducatif). On y découvre l’histoire d’Otoyo, jeune
prostituée de quinze ans. Questionnant d’abord le refus du soin,
comme il l’avait déjà fait dans L’Ange
ivre,
Kurosawa parvient à travers cette relation réciproque et inversée
soignant/soigné qui finit par se tisser entre Yasumoto et Otoyo « à
nous faire sentir que la vie humaine requiert la relation morale de
soin. » (p.41). Le dernier cas, celui de Chobo, enfant de huit
ans, sauvé in extremis par Barberousse met en évidence les limites
du pouvoir de la médecine. Le médecin ne peut se substituer au
politique pour combattre la misère. En ce sens, s’il peut
apparaître moralisateur et redresseur de torts, Barberousse n’est
pas un héros. L’humble tâche du médecin ne peut consister qu’en
un soutien et un accompagnement de celui qui souffre dans les
épreuves de la maladie et de la mort.
Céline
Lefève retrouve en conclusion les réflexions de Paul Ricoeur sur la
souffrance et le rôle crucial de la narration dans la relation de
soin. La revendication d’une médecine narrative passe par la
défense d’un enseignement apparu dans les pays anglo-saxons, au
Canada et désormais en France, qui confère à la narration et à la
fiction, notamment cinématographique, toute son importance.
On appréciera
particulièrement, jointe à la bibliographie, la filmographie sur le
thème « Médecine et soin » qui accompagne la réflexion.
La conclusion de l’ouvrage, s’attardant sur les bienfaits du
travail de l’imagination dans la formation à l’éthique du soin,
attire notre attention sur d’autres films majeurs : N’oublie
pas que tu vas mourir
de Xavier Beauvois (1995) et Journal
intime
de Nanni Moretti (1993) ; Haut
les cœurs ! de
Solveig Ansprach (1999), Johnny
s’en-a-t’en-guerre de
Dalton Trumbo (1971), On
murmure dans la ville
de J.-L. Mankiewicz (1951), Elephant
Man
de David Lynch (1980), Une
séparation
d’Asghar Farhadi (2011). On pourrait y ajouter, entre autres, le
plus récent et bouleversant Amour
de Mickaël Hanecke (2012).
Changer
de registre dans la pratique comme dans la formation médicale pour
« cesser de faire du soin un impensé de la médecine »
(p.54), tel est le message que l’auteure de ce petit ouvrage
parvient clairement et efficacement à faire passer.
Voir
l'entretien accordé par Céline Lefève, in Le
Revue du praticien. Médecine générale,
n°889, novembre 2012 : « La
médecine, un art au carrefour de plusieurs sciences »
: consultable sur le site Carnet de santé :
http://www.carnetsdesante.fr/Lefeve-Celine
samedi 23 mars 2013
Autour de Paul Ricoeur
Souffrance
et douleur. Autour de Paul Ricœur,
sous la direction de Claire Marin et Nathalie Zaccaï-Reyners, P.U.F, 2013.
Issu d’une communication présentée lors
du colloque «Le psychiatre devant la souffrance» tenu à Brest en 1992, le texte de Paul Ricœur La souffrance n'est pas la douleur est suivi de cinq «lectures», le tout précédé d’un avant-propos. L’originalité
de l’ouvrage se trouve précisément dans ces lectures qui en expliquent le
sous-titre : Autour de Paul Ricœur.
Il s’agit de courts articles par lesquels les auteurs, tout en faisant retour
au texte du philosophe français, tentent de le prolonger en l’appliquant à leur
champ de recherche respectif. Ils sont philosophes, médecin, sociologue et puisent
dans cette riche et dense analyse ricœurienne les éléments d’une réflexion
centrée sur la subjectivité souffrante, la vie et son sens, le soin médical et
son humanité.
Dans La souffrance n’est pas la douleur, Ricœur propose une
phénoménologie de la souffrance. Il s’agit cette fois, deux ans après la
parution de Soi-même comme un autre,
d’éclairer le côté plus sombre de cet «être agissant et souffrant» que nous
sommes. Sans prétendre «orienter l’acte thérapeutique», Ricœur tente d’apporter
au thérapeute la compréhension qui semble requise à sa pratique. La distinction
idéal-typique de la douleur et de la souffrance permet en effet au philosophe
de se concentrer sur les signes de la souffrance, conçue comme expérience
totale du sujet au-delà de la douleur. Cette sémiologie de la souffrance,
permet de dégager les points suivants :
Le premier axe met en
évidence la double crise (crise de l’identité, crise de l’altérité) suscitée
par le souffrir. L’épreuve du souffrir se révèle paradoxale : d’un côté un soi
intensifié, de l’autre un soi séparé des autres. Le souffrir s’avère une
expérience d’intensification de soi par laquelle j’existe immédiatement et
absolument comme « plaie vive » et en même temps une expérience de repli sur
soi, d’effacement du monde comme horizon de représentation et monde habitable.
Partant d’une définition de
la souffrance comme diminution de la puissance d’agir, le deuxième axe examine
celle-ci selon les quatre registres que Soi-même
comme un autre avait pris pour base de son herméneutique du soi : la
parole, l’action au sens restreint, le récit et l’estime de soi.
- l’impuissance
à dire conduit à la plainte qui est toujours un appel à l’aide et permet de
distinguer la souffrance bruyante de la douleur silencieuse.
-
l’impuissance à faire est
perte du pouvoir-sur : le souffrant est livré à l’autre, se sent victime de, se
trouve finalement excommunié. Parce qu’elle est endurance, la souffrance
conserve toutefois un degré minime d’agir incorporé à la passivité.
- l’impuissance
à (se) raconter fragilise la fonction de narration au fondement de
l’édifice personnel. Émerge alors l’inénarrable. Cette rupture du « fil
narratif » met en péril la compréhension de soi et modifie le rapport au temps
du sujet : focalisé sur l’instant de sa souffrance, l’épaisseur ontologique du
présent disparaît.
-
l’impuissance à s’estimer soi-même,
à se concevoir comme sujet éthique, se repère quant à elle dans
l’auto-culpabilisation du souffrant, dans un certain sentiment délirant de
persécution, enfin dans la capacité à «se faire souffrir soi-même» dont une
analyse clinique et psychanalytique (celle de Freud dans Deuil et mélancolie par exemple) pourra compléter l’analyse
phénoménologique et dont les passions sont « l’illustration saisissante ». Leur
caractérisation et l’examen rapide de deux d’entre elles, l’envie et la
vengeance, en attestent.
Le troisième et dernier axe
s’interroge alors sur ce que la souffrance donne à penser. La souffrance nous
instruit-elle ? Cherchant à éviter les écueils du moralisme et du dolorisme,
Ricœur se défend de comprendre la souffrance comme « sacrifice tenu pour
méritoire ». Le sens de la souffrance se trouve plutôt dans sa double dimension
métaphysique et morale: la souffrance
questionne, elle est demande de justification (« Pourquoi ? Pourquoi moi ?
Pourquoi mon enfant ?») ; la souffrance
appelle, elle est demande d’aide, de compassion, d’un souffrir-avec sans
réserve. Mais si une «solidarité des ébranlés» est toujours moralement
nécessaire, une parcimonie du don et du soin semble inévitable.
Souffrir, conclut Ricœur,
c’est finalement toujours « endurer, c’est-à-dire persévérer dans le désir
d’être et l’effort pour exister en dépit
de... ».
Les « lectures » qui suivent
s'interrogent toutes sur le bénéfice que l'univers du soin peut retirer d'une
telle compréhension du souffrir.
Dans
Souffrant, agissant et vivant, Frédéric
Worms insiste sur le problème de la vie. Il s’interroge d’abord sur la
suspension provisoire de la douleur à laquelle procède Ricœur en se concentrant
sur la seule souffrance et rappelle comment le philosophe avait exposé le noyau
dur du souffrir dans une seule page remarquable, mais cicatricielle, de Soi-même comme un autre. En procédant à
une inversion de tous les signes de l’agir patiemment examinés dans l’ouvrage,
cette page soulevait l’énigme de « l’inénarrable » sous les formes de la
mésestime de soi et de la détestation d’autrui. Le texte de 1992 La souffrance n’est pas la douleur, fruit
d'une rencontre avec le milieu psychiatrique, doit être interprété comme son
prolongement, l’approfondissement à la fois anthropologique et éthique de son
versant sombre. Worms souligne qu’à la différence de «toute conception du
souffrir pur, et muet, qui serait une affection générale de la vie par
elle-même» (l’approche de Michel Henry par exemple), l’analyse de Ricœur met en
évidence la demande de sens au cœur même du souffrir, expression du scandale
moral. F. Worms fait comprendre qu’en dépit de sa destruction, la vie insiste,
mieux «elle gagne ou retrouve sa portée véritable et profonde». Ainsi, toute
conception du soin, si elle ne doit pas se limiter à une prise en charge de la
douleur mais doit aussi traiter la souffrance psychique, ne doit pas pour
autant oublier le socle vital et ce qui le constitue.
Avec Le visage de la souffrance, Claire Marin s'attarde sur l'épreuve du
souffrir comme expérience totale de l'endurance à la fois dévastatrice et
miraculeusement révélatrice des ressources de l'existant humain. Désirer vivre
en dépit de... telle est la leçon de l’endurance. Se réappropriant les analyses
de l’endurance face à la torture présentées dans Le Volontaire et l’Involontaire pour questionner le souffrir comme
processus d’aliénation, de « démantèlement » de la subjectivité, Claire Marin
constate que la souffrance est usure physiologique et psychologique, épuisement
progressif des ressources volontaires du sujet ; et pourtant, elle est aussi et
paradoxalement découverte de capacités à résister et à ne jamais purement
subir, effort pour persévérer dans la vie. Se posent alors au soignant des
questions cruciales : comment affronter cet effondrement du sujet ?
Lazare Benaroyo, dans Le sens de la souffrance, relit Ricœur
pour élaborer une éthique du soin qui, au traitement antalgique de la douleur,
saurait adjoindre le soulagement intersubjectif de la souffrance. La pratique
médicale actuelle doit dépasser une approche trop souvent purement technique
pour redonner toute sa place à l’expérience existentielle, avec ce qu’elle
comporte d’inénarrable et d’incommunicable. Selon quelles visées le soignant
doit-il prendre en charge la douleur-souffrance du malade ?
L’expérience
du mal physique permet à
Jean-Christophe Mino d'examiner le cas de la maladie grave. Evitant la
partition dualiste, il aborde celle-ci comme une épreuve existentielle,
l’expérience tout à la fois douloureuse et souffrante que le malade fait de son
propre corps. La douleur se mue en souffrance et brouille à la fois la
réflexivité, les relations à autrui et le rapport au sens. L’expérience
quotidienne de la maladie s’éclaire alors pour le soignant : conscience aigüe
et douloureuse de l’ici-bas du corps, difficulté à se projeter dans le monde et
le futur, solitude et incommunicabilité, victimisation sans justification,
diminution de la puissance d’agir et de dire, fragilisation de l’estime de soi
accrue par le sentiment fréquent d’une violence médicale. Toutefois, cette
épreuve existentielle n’est pas exclusivement destructrice : elle peut aussi,
on l'a vu, être l’occasion d’une véritable reconstruction de soi, d’un changement
radical. Il faut réexaminer sa vie toute entière : recoudre le fil de son
existence, repenser ses priorités, ses relations sociales, son investissement
professionnel, les conditions générales d’un nouveau mode de vie. La lecture du
texte de Paul Ricœur s’avère donc salutaire pour repenser le statut de la
maladie grave et nous la montrer autrement que sous une forme objectivée et
plaquée extérieurement sur le malade. La réflexion Ricœurienne rencontre celle
de Cicely Saunders, fondatrice dans les années 1950-60 de ce nouveau modèle de
soin qu’est la médecine palliative. La notion de «souffrance globale» (total pain), prise ici en considération,
qui comporte quatre composantes —douleur physique, douleur mentale, douleur
sociale et douleur spirituelle— nous amène en effet à penser la maladie grave
et la douleur comme mode d’être au monde.
Sur la base d’une recherche
ethnographique attentive au triple vécu des déments, des soignants et des
proches, Natalie Rigaux, dans Souffrance
et démence, aborde le texte de Ricœur selon un double enjeu: reconnaître ou
non la dignité des personnes démentes; évaluer le rôle du soignant (proche ou
professionnel) et la mesure de son investissement. En présentant l’expérience
du souffrir comme immédiate, cogito
absolu, sans objet et sans dimension représentative, Ricœur autorise à
considérer les déments, malgré leur déficit cognitif, à l’égal de tout être
humain pouvant faire l’expérience de la souffrance.
Osant la métaphore musicale,
on pourrait considérer le texte central de Paul Ricœur comme le thème que
prolongent cinq variations, autant de reprises et de réinventions du propos
initial. En se mettant à l'écoute de la parole féconde de Paul Ricœur, les
auteurs en retiennent finalement l’idée simple mais ô combien exigeante et
difficile dans ses applications pratiques : la nécessité de mieux comprendre le
souffrant pour mieux le soigner. Vulnérable et blessé, l'existant humain
témoigne toujours de ressources insoupçonnées dont il dispose pour se
reconstruire : désir de vivre et d'agir toujours persistant. Telle est la leçon
de l'endurance. C’est à cette reconnaissance de nos blessures et cette
estimation de nos forces que le médecin doit s’obliger dans l’exercice de son
métier.
Soigner, c’est répondre à
cette détresse qui nous fait signe en même temps qu’administrer des remèdes
(dont on ne doit pas oublier qu’ils peuvent être extrêmement violents - la
chirurgie malgré ses avancées technologiques les plus récentes en atteste).
Dans le sillage de cette grande figure de la philosophie française du XXe
siècle que fut Paul Ricœur, les auteurs de cet ouvrage pluridisciplinaire
invitent le soignant à plus de sollicitude, d'attention, de respect, de
responsabilité, de disponibilité à l'égard de celui qui souffre mais aussi,
détail important, à une nécessaire mesure de son investissement afin de se
préserver lui-même. Ils amorcent aussi le dialogue avec d’autres philosophes
tels Lévinas, Simone Weil, Jean-Luc Nancy, Michel Henry ou des praticiens comme
Cicely Saunders et ouvrent un certain nombre de pistes de réflexion. Souffrance et douleur. Autour de Paul Ricœur
constitue ainsi un complément indispensable à La philosophie du soin, ouvrage paru en 2010. Son intérêt majeur
est aussi de nous inviter à lire et relire l'oeuvre de Paul Ricœur.
Recension complète sur L'Oeil de Minerve
Claire Marin sur France culture, Le Journal de la philosophie, 27/02/2013
Recension complète sur L'Oeil de Minerve
Claire Marin sur France culture, Le Journal de la philosophie, 27/02/2013
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