Hugo Villaspasa, dessin 2008
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vendredi 12 novembre 2010

Du corps amoureux

Qu’attendre de la philosophie en ces temps apocalyptiques qui voient la vie de chacun se fragmenter, se liquéfier, mutilée et aliénée par une société dont les valeurs cardinales sont l’argent, le travail, la domination? Que pourrait-elle apporter à celles et ceux qui souffrent en leur chair et leur esprit de la pesanteur de la vie quotidienne, du train absurde de ce monde, de la douce barbarie ? Pour Michel Onfray, comme pour Epicure ou Nietzsche, ce n’est rien d’autre qu’une manière de nous soigner, une médecine capable de nous apporter la grande santé, un chemin de sagesse qui nous ramène à l’essentiel et nous apaise. Contre les puissances mortifères et la pulsion de mort, la philosophie est d’une certaine manière régénérescence, affirmation des puissances joyeuses d’exister, de la pulsion de vie, création de sa liberté. La vie philosophique offre ainsi à chacun la possibilité, non d’une révolution collective rarement triomphante et inéluctablement dévoyée mais d’une modification personnelle de notre régime de vie, alliant souci de soi et souci d’autrui.

Alors que le récent livre de Michel Onfray sur Freud et la psychanalyse Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne a déclenché une polémique encore inachevée (voir le site et le blog du philosophe et la dernière publication Apostille au Crépuscule. Pour une psychanalyse non-freudienne), revenons sur l’un de ses ouvrages publié en 2000 intitulé Théorie du corps amoureux. Dans le paysage des publications sur le thème de l’amour, voici un ouvrage qui entend défendre un point de vue singulier et très personnel aux antipodes de la littérature et des pensées éculées sur cette question. Car en réalité plus que de l’amour en son acception commune et confuse, c’est du corps dont le philosophe d’origine normande disserte en développant une « physiologie matérialiste de l’amour ». Se basant sur un matérialisme hédoniste, Onfray défend une conception libertine des relations sexuées et sexuelles. Ainsi, contre la pensée platonicienne du désir comme manque, la condamnation judéo-chrétienne du plaisir et le privilège accordé aux valeurs sociales et grégaires qui aliènent les individus et disposent de leur liberté fondamentale, Onfray milite pour un désir conçu comme excès et débordement, un plaisir désiré et vécu, mais aussi maîtrisé, à travers une chair radieuse et une théorie des agencements qui pose l’égalité des sexes, le contrat, l’eumétrie (la juste distance dans les relations à autrui) et l’hospitalité comme principes centraux. Une sagesse pratique à l’usage de nos contemporains se trouve ainsi proposée. Tout à la fois éthique individualiste et égalitariste, soucieuse de soi mais aussi des autres, éthique de la relation sexuée, de la distance idéale et de l’amitié, éthique pragmatique, utilitariste et intéressée, éthique de la condition charnelle tragique de l’homme et de la jouissance de l’instant présent, éthique de la philosophie qui entend accorder les paroles et les actes et apporter de manière là aussi pragmatique des réponses concrètes aux questions que chacun se pose et d’en accepter les effets dans la vie quotidienne, cette sagesse se trouve résumée en un tetrapharmakon, à la manière d’Epicure : le réel est atomique, le vitalisme est nécessaire, le plaisir est réalisable et le négatif est peut être conjuré. Contre le judéo-christianisme et sa bataille contre le plaisir (Paul de Tarse, Méthode d’Olympe, Grégoire de Nysse, Tertulien et Augustin) cette sagesse convoque, en dehors de Nietzsche cité en exergue de la préface et de chacun des six chapitres, certaines grandes figures de la philosophie de l’Antiquité grecque et romaine, à commencer donc par Epicure. Encore faut-il distinguer la voie ascétique, austère et statique du maître de Samos et la voie plus libertaire et délibérément hédoniste, ludique, joyeuse et dynamique empruntée par les poètes Horace et Ovide et ceux qu’on a appelé les pourceaux. Onfray opte pour la seconde. Autre grande figure ici commentée : Lucrèce et son De rerum natura auquel l’auteur reconnait le grand mérite d’avoir démystifié la conception utopique et idéaliste de l’amour et prononcé l’acte de naissance d’une intersubjectivité libertaire. Haut représentant de la tradition matérialiste, Lucrèce prolonge ainsi l’œuvre de Démocrite et des cyniques qui travaillent à la déconstruction du platonisme. Et c’est finalement Sapho qui se trouve convoquée pour défendre, contre la conception pythagoricienne de l’harmonie réductrice des singularités individuelles, une théorie des agencements axée sur une intersubjectivité libertaire valorisant un Eros léger, l’hospitalité et l’amitié pour un plaisir librement consenti. Contre la conception phallocratique et misogyne véhiculée par le judéo-christianisme, contre la défense des valeurs du mariage, de la procréation et de la famille, voire de la patrie, Onfray milite pour un célibat choisi et une stérilité volontaire permettant selon lui de conserver son autonomie sans hypothéquer celle d’autrui. Et au-delà du platonisme et du christianisme, son équivalent pour le peuple, le modèle de vie ici proposé déconstruit l’idéal bourgeois, laïque et athée lui-même qui n’a pas toujours conscience de ses origines religieuses. Faut-il partager ces ultimes conclusions sur le célibat et la stérilité volontaire ? La famille est-elle nécessairement une cellule qui condamne les individus à la souffrance et la tristesse, aux traumatismes et à la perte de leur autonomie ? Ne peut-on pas la concevoir comme une micro-société qui laisse à chacun la liberté de sentir, de penser, de vouloir et d’agir, la possibilité de s’épanouir et de tracer son chemin en jouissant ici et maintenant du pur plaisir d’exister ? Un regard lucide sur la réalité familiale doit-il nous amener nécessairement à son rejet pur et simple ? Autrement dit, l’idéal libertaire est-il nécessairement célibataire et stérile ? Avouons du moins notre embarras sur ce point.
Théorie du corps amoureuxPour une érotique solaire
de Michel Onfray, éd. Grasset, 2000
cité d’après la 10ème éd. Le Livre de poche, 2009

vendredi 23 juillet 2010

« Apprendre à être architecte et apprendre à vivre, c’est la même chose ».


Le livre de Tadao Ando Du Béton et d’autres secrets de l’architecture contient une série d’entretiens donnés par le célèbre architecte japonais alors qu’il se consacrait à son projet américain du Musée d’art moderne de Fort Worth (Texas, 2002). Revenant sur les grandes lignes de ce projet et sa réalisation progressive, Ando nous livre quelques éléments de sa biographie, les influences subies et les grands principes de son architecture. Il évoque en passant Louis Kahn, la boxe, Heidegger et la philosophie, le Zen, le Panthéon, l’obscurité. Une leçon de vie et de méditation. En voici quelques morceaux choisis.

Tadao Ando
Du Béton et d’autres secrets de l’architecture
éd. L’Arche, 2007
Titre original : Seven interviews with Tadao Ando, 2002


« …je me suis dit que l’architecture devait avoir la responsabilité de s’adresser à la force des hommes, de même que chaque homme doit se sentir responsable envers les autres. Autrement dit, l’architecture joue un rôle moral dans notre vie. Elle inspire et protège tout à la fois. » p.21
« La forme architecturale reflète et détermine notre rapport à nous-mêmes, aux autres, à la nature, aux matériaux. […] Le défi, à chaque fois, est de protéger les individus et de créer un environnement qui les unisse pour qu’ils forment une société. » p.23
« […] l’architecture n’est pas seulement forme, lumière, son, matériau, mais l’intégration idéale de toutes choses. L’élément humain est ce qui unifie l’ensemble. Un grand édifice ne s’anime que lorsque quelqu’un y pénètre. La forme n’est pas de l’imagination. La forme éveille l’imagination. » p.36
« J’estime qu’une maison sert un but à la fois physique et spirituel, et je considère que l’obscurité y joue un rôle très important. […] Si vous voyez la lumière, c’est grâce à l’obscurité. […] J’aime que les gens parlent de la lumière dans mes édifices, mais je pense qu’il est tout aussi important de prêter attention aux ombres. Elles jouent un rôle très important. L’ombre et l’obscurité contribuent à la sérénité et au calme. Je pense que l’obscurité offre la possibilité de réfléchir et de contempler. » p. 72-73
« Il me semble que les philosophes, les poètes, et tous ceux qui passent une grande partie de leur vie en train de réfléchir à des choses essentielles ont, dans l’endroit le plus reculé de leur paysage mental, ce que j’appellerais une cicatrice. C’est quelque chose de profond en eux, ou dans leur passé, qui les amène à penser la vie d’une façon différente. Cette cicatrice leur donne l’envie de se battre et la force de s’exprimer. » p.75
« Mon but principal en tant qu’architecte a été d’offrir aux gens une expérience architecturale qui enrichisse leur esprit. C’est une idée très importante que l’on doit garder en tête, bien sûr, quand on construit une maison. La maison protège le corps, qui à son tour contient l’esprit. Elle doit apporter une sécurité et un réconfort à la fois au corps et à l’esprit. On en a déjà parlé. Tout comme le corps doit se sentir à l’aise avec l’esprit à l’intérieur de soi, un édifice doit nous procurer du confort, c’est-à-dire de la protection, et aussi nous offrir des lieux de réflexion et de méditation – une vraie réflexion sur le rapport de chacun avec le monde. » p.80
« Un mur est comme un objet qui interroge […] Un mur devrait encourager les gens à penser. » p.106
« …donner de la dignité à la présence humaine…Cela est important car si les gens ne perçoivent pas leur propre présence, leur propre importance, ils ne s’ouvrent pas aux choses autour d’eux. Donc, la première chose est de transmettre aux gens un sentiment de leur propre dignité. En tant qu’architectes, on ne doit pas oublier cette conscience de soi. » p.122
« Tout ce que je peux faire en tant qu’architecte, c’est considérer la diversité des habitants de la planète et réfléchir à la façon dont l’architecture peut les aider à se rapprocher ; pas seulement comme lieu de réunion, mais comme espace d’inspiration. En tant qu’architecte, c’est tout ce que je peux faire – créer un dialogue entre différentes cultures, histoires et valeurs. Nous pouvons apprendre tant de choses des autres et de leur passé. » p.125-126

Site du musée de Fort Worth :

Autres œuvres de Tadao Ando :

« Cul-de-plomb » ou « semelles de vent »?



Voici un livre qu’on emmènerait volontiers au fond de son sac de randonnée et qu’on sortirait à la première longue pause venue ou le soir avant de s’endormir, épuisé par une longue journée de marche. Un compagnon de voyage qui nous donnerait le sentiment de suivre les pas de Nietzsche, de Thoreau, de Rousseau ou de Nerval. Un livre à lire entre deux longues marches, en pèlerinage (pour ses adeptes) ou bien encore en promenade dans un jardin public, au retour d’une flânerie en ville, pour s’apercevoir, venant d’en faire l’expérience même, combien de vérités il égrène à propos précisément de cette activité élémentaire : marcher.
Marcher, contrairement au sport qui exige entraînement, matériel et esprit de compétition, est un geste naturel et simple. Et en même temps, c’est toujours une aventure. Celle du corps bien sûr. Mais aussi celle de l’esprit. Marcher, c’est en ce sens toute une philosophie, un art de vivre : libération, méditation poético-philosophique, affirmation joyeuse de l’existence. Sens de l’effort, courage, patience, dépassement de soi-même, souffrance mais aussi joie et libertés au pluriel (suspensive, rebelle, renonciatrice) : autant d’ingrédients qu’exige ou nous offre la marche. Fuite avec Rimbaud, résistance avec Gandhi, errance ou vagabondage avec Kerouac et d’autres, monotone, régulière et inéluctable promenade chez Kant, flânerie urbaine avec Baudelaire, Walter Benjamin ou Guy Debord, la marche se décline en de multiples figures qui ont souvent en commun d’être une rupture salutaire avec le quotidien, ses pesanteurs et ses injustices, une façon de se retrouver ou de se perdre, de se sentir vraiment exister : une entrée en solitude(s) et en silence(s), une certaine manière d’habiter le monde. A lire sans modération.

Frédéric Gros
Marcher, une philosophie, éd. Carnets Nord, 2009


Extraits :
« La liberté en marchant, c’est de n’être personne, parce que le corps qui marche n’a pas d’histoire, juste un courant de vie immémoriale. » p.15
« Et on se sent libre, parce que, dès qu’il s’agit de se rappeler les signes anciens de notre engagement dans l’enfer – nom, âge, profession, carrière -, tout, absolument, apparaît dérisoire, minuscule, fantomatique. » p.19
« …n’avoir pas un choix indéfini quand il s’agit de manger ou de boire, être soumis à la grande fatalité du temps qu’il fait, ne compter que sur la régularité de son pas, cela fait apparaître soudain la profusion de l’offre (de marchandises, de transports, de mise en réseau), la démultiplication des facilités (de communiquer, d’acheter, de circuler) comme autant de dépendances. Toutes ces micro-libérations ne constituent jamais que des accélérations du système, qui m’emprisonne plus fort. Tout ce qui me libère du temps et de l’espace m’aliène à la vitesse. » p.12
[…] dans la marche, le signe authentique de l’assurance est une bonne lenteur. Je veux parler pourtant d’une lenteur du marcheur qui n’est pas exactement le contraire de la vitesse. […] La lenteur est surtout le contraire de la précipitation. […] L’illusion de la vitesse c’est de croire qu’elle fait gagner du temps. […] Les journées à marcher lentement sont très longues : elles font vivre plus longtemps parce qu’on a laissé respirer, s’approfondir chaque minute, chaque seconde, au lieu de les remplir en forçant les jointures. […] La lenteur, c’est de coller parfaitement au temps, à ce point que les secondes s’égrènent, font du goutte-à-goutte comme une petite pluie sur la pierre. Cet étirement du temps approfondit l’espace. » p.52-54
« Marcher rend le temps réversible. » p176
« Ce qui s’appelle « silence » dans la marche, ce n’est jamais d’abord que la fin du bavardage, de ce bruit permanent qui fait écran, brouille tout et envahit comme un chiendent les prairies vastes de notre présence. […] Mais surtout, c’est la dissipation encore de notre langage. » p. 88
« La différence entre le profit et le bénéfice, c’est que les opérations qui permettent le profit, un autre pourrait les faire à ma place : c’est lui qui sortirait gagnant. […] D’où le principe de concurrence. Ce qui m’est bénéfique en revanche dépend de gestes, d’actes, de moments de vie qu’il m’est impossible de déléguer. Thoreau a pu écrire dans sa correspondance : pour savoir ce qu’il faut faire, demande, à propos de l’action que tu te proposes, « Quelqu’un d’autre pourrait-il le faire à ma place ? » Si oui, abandonne-la, sauf si elle est absolument indispensable. Mais c’est qu’elle n’est pas prise dans la nécessité de la vie. Vivre, au plus profond, personne ne peut le faire à notre place. Pour le travail, on peut se faire remplacer, mais pas pour marcher. Le grand critère est là. » p.125
« On ne le dira jamais assez : il n’y a pas besoin d’aller très loin pour marcher. Le vrai sens de la marche, ce n’est pas vers l’altérité (d’autres mondes, d’autres visages, d’autres cultures, d’autres civilisations), c’est à la marge des mondes civilisés, quels qu’ils soient. Marcher, c’est se mettre sur le côté : en marge de ceux qui travaillent, en marge des routes à grande vitesse, en marge des producteurs de profit et de misère, des exploitants, des laborieux, en marge des gens sérieux qui ont toujours quelque chose de mieux à faire que d’accueillir la douceur pâle d’un soleil d’hiver ou la fraîcheur d’une brise de printemps. » p. 131
« Ainsi la marche nous rappelle sans cesse notre finitude : corps lourd de besoins frustres, cloué au sol définitif. Marcher, ce n’est pas s’élever, ce n’est pas tromper la pesanteur, ce n’est pas s’illusionner, par la vitesse ou l’élévation, sur sa condition mortelle, mais plutôt l’effectuer par cette exposition à la solidité du sol, à la fragilité du corps, à ce mouvement lent d’enfoncement. Marcher, c’est exactement se résigner à être ce corps qui marche, incliné. Mais l’étonnant est que cette résignation lente, cette immense lassitude nous donne la joie d’être. De n’être que cela certes, mais absolument accordé. Notre corps de plomb à chaque pas retombe sur la terre, comme pour y reprendre racine. La marche est une invitation à mourir debout. » p. 250

mercredi 17 février 2010

« Qui ne commence pas par l’amour...»

« Qui ne commence pas par l’amour ne saura jamais ce que c’est que la philosophie. » Platon
L'amour a fait et fait encore couler beaucoup d'encre. Mais quelle est sa nature? L'amour se résume-t-il au hasard d'une rencontre ou est-il une épreuve exigeant travail et patience? Quel rapport entre le sexe et l'amour? L'amour, l'art, la politique?
Parmi les publications les plus récentes, on trouve l'entretien d'Alain Badiou avec Nicolas Truong.

Eloge de l’amour
Alain Badiou avec Nicolas Truong
Ed. Flammarion, 2009-12-29