Hugo Villaspasa, dessin 2008
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mardi 8 mai 2018

Domination et émancipation


Résultat de recherche d'images pour "école de francfort""  L'Ecole de Francfort 
de Paul-Laurent Assoun, Paris, PUF, 2016.

« L'histoire est un cauchemar dont j'essaie de me réveiller », James Joyce, Ulysse

La sixième édition de l'ouvrage (1987 pour la première) du psychanalyste et philosophe Paul-Laurent Assoun intitulé L'Ecole de Francfort permet de redécouvrir cette tradition de pensée complétée par ses évolutions les plus récentes. Comme l'indique l'auteur, chacun pourra choisir sa lecture : d'amont en aval ou inversement. Dans le premier cas, il débutera par l'introduction pour finir par les préfaces. Dans le second cas, il pourra immédiatement commencer par la Préface de cette nouvelle édition qui s'attarde sur le dernier Habermas et Axel Honneth et constitue une nouvelle mise à jour.

Optons pour cette approche et abordons la question : où en est l'Ecole de Francfort aujourd'hui ? Comme le dit l'auteur, «elle insiste à ne pas disparaître». Tel est le mystère de cette philosophie articulée aux sciences de l'homme : elle tire «sa force critique de sa précarité historique». Mais que signifie cette «résistibilité mobile» et quelle mutation lui ont fait subir ses «survivants», cette «double queue de comète de l'Ecole» constituée par la dualité Habermas/Honneth? Par tradition, l'Ecole de Francfort est «une pensée critique de l'émancipation» qui combine Philosophie de l'histoire, pensée marxienne et idéalisme allemand de Kant à Hegel. Inspirée de l'Aufklärung, la Théorie dite critique fondée par Horkheimer et Adorno, mariage du matérialisme historique et d'une pensée critique du sujet, donne naissance à une Philosophie de l'histoire dont le but est de promouvoir l'émancipation. En se heurtant à un refus de l'Histoire, en se confrontant à ses ravages, ses abîmes, ses monstres totalitaires, la Théorie critique a rencontré son Autre, sans renoncer à le penser et le combattre. En dépit du tragique de l'Histoire et du pessimisme final de Horkheimer, l'«idéal» de l'Ecole n'a pas été abandonné et a trouvé ses continuateurs. «Résister à son temps», se montrer «à la hauteur de ses défis et de ses potentialités» constitue précisément la force de cette construction émancipatrice. Il s'agit toutefois d'établir si les rivaux Habermas et Honneth restent ou non fidèles à l'esprit de la Théorie critique, si leur «néo-humanisme», tout en cherchant à «sauver les meubles», n'en assure pas plutôt le «dépôt de bilan». Concernant Habermas, Paul-Laurent Assoun prend le contre-pied de la position de Roderick Ric (Habermas and The Foundation of Critical Theory, 1986). Selon lui, loin d'être le refondateur voire le sauveur de la Théorie critique en proposant une «reconstruction» «nouveau style» adaptée à notre époque, Habermas en est le liquidateur en cherchant par la critique du subjectivisme des fondateurs et l'introduction du point de vue de la communication à en effacer la dimension tragique. L'Autre de l'émancipation et la Philosophie de l'histoire sont oubliés au profit d'un report de la «cause émancipatoire» sur le savoir et le politique. Du côté du savoir, influencé par le pragmatisme américain et Karl-Otto Apel, Habermas délaisse la théorie de la connaissance «épistémo-critique» de ses maîtres pour se replacer à l'intérieur même du terrain épistémologique, abandonnant ainsi tout projet de discrédit du concept «traditionnel» de théorie et du discours factuel des sciences sociales. Du côté politique, la réflexion habermasienne sur la démocratie dans le cadre d'une reprise de la question des Lumières le conduit, au-delà de la «dialectique de l'Aufklärung» des fondateurs, non pas à une critique de la «raison politique bourgeoise» mais à un réexamen du statut du politique à l'aune d'une rationalité «communicationnelle» réformée. Dans les deux cas, place est faite à la «factualité épistémique et politique» pour l'intégration de la Théorie critique dans une «éthique de la discussion» démocratique cherchant à fuir le «pessimisme» et «l'esprit faustien» des fondateurs pour servir positivement les débats et contribuer à l'espace public. En ce qui concerne Axel Honneth, le successeur d'Habermas à l'Institut de recherche sociale depuis 2001, il s'agit de se montrer plus fidèle à la Théorie critique. En tout cas, la dénomination persiste. Pour autant, depuis La Lutte pour la reconnaissance, son ouvrage-manifeste de 1992, il convient pour Honneth comme pour Habermas de recentrer l'inspiration critique sur la dimension éthico-politique. Réactualisée, la philosophie du droit de Hegel fournit une éthicité démocratique dont l'enjeu est, pour répondre au «besoin de reconnaissance», le devenir autonome de l'individu dans les trois sphères de la famille, de la société civile et de l'Etat. La critique du néo-libéralisme comme «société du mépris», du «déni de reconnaissance» et de ses figures pathologiques conduit à dégager de manière réactive des «attentes normatives» à des fins d'élargissement de l'espace de reconnaissance et de rétablissement de l'identité morale de chacun. Un indice capital du changement d'orientation opéré par les deux «héritiers» réside, selon l'auteur, dans leur rapport à la psychanalyse et le rôle qu'ils prétendent lui attribuer. L'un et l'autre réduisent la conception pulsionnelle de la psychanalyse freudienne. Alors que le freudisme constituait la «puissance de formation» de la Théorie critique, elle est remplacée chez Habermas par le cognitivisme et la psychologie sociale d'inspiration piagétienne du psychologue américain Lawrence Kohlberg et chez Honneth, tout en conservant un rôle d'opérateur actif, elle est déviée de son usage d'origine. Ainsi, la «grammaire morale des conflits sociaux» de Honneth introduit un concept étranger au freudisme, celui de «reconnaissance», ignore ceux de «pulsion de mort» et de «malaise dans la culture», et se réfère à Winnicot autant qu'à Hegel pour élaborer sa conception de la reconnaissance. Pour Paul-Laurent Assoun, nous avons affaire à un «modèle intégratif éclectique» qui risque bien de signifier la mort douce de la Théorie critique. En usant d'opérateurs intersubjectifs (communication et reconnaissance), Habermas et Honneth ignoreraient un opérateur déterminant de la Théorie critique : la théorie freudienne du sujet divisé et du désir, la dimension violente du réel inconscient que Lacan a su préciser sans sombrer dans l'écueil du «subjectivisme».

En 2012, dans la Préface à la première édition de la collection «Quadrige», Paul-Laurent Assoun confrontait déjà les deux générations de l'Ecole de Francfort. L'Ecole de Francfort dont le vrai lieu est, au-delà de la géographie, la «Théorie critique», a été pendant près d'un demi-siècle (de 1923 à 1970) sous la forme d'une «transdisciplinarité en acte» et grâce à une diversité de représentants «l'une des tentatives les plus riches pour penser la crise même de la Raison dans l'histoire». Et l'éclipse relative de cette théorie depuis les années 1970 témoigne de l'éclipse même de la raison critique. En mettant la Raison à l'épreuve de l'Histoire et l'Histoire à l'épreuve de la Raison, elle garde mélancoliquement la trace d'un deuil. Le reflux historique de la pensée marxienne et la crise de la pensée de l'histoire ont certes contribué à cette éclipse de la Théorie critique. Mais la deuxième génération, et Jürgen Habermas en tout premier lieu, en entamant une rupture dans les années 80, sont bien responsables de son déclin. Pour l'auteur, l'enjeu de ce revirement est le statut du sujet de l'Histoire. Pour conserver son originalité critique, garder indemne sa dimension de «critique de la domination» et rester en éveil face aux cauchemars de l'Histoire, cet «aigle à deux têtes» qu'est la Théorie critique (articulant matérialisme historique et idéalisme) doit rester «une théorie de la matérialité historique dans laquelle l'instance du sujet ne fût pas forclose.» Pour résister aux destins qui lui sont faits, les fondateurs avaient compris que le sujet doit s'enquérir de «l'envers inconscient de l'histoire», quitte à expérimenter la vérité comme divisée d'elle-même et demeurer dans l'aporie. Car, pour un sujet en proie à la crise de sens, chercher des passages, faire entendre sa «petite musique» et combattre la barbarie, ce ver dans le fruit de la Culture, est essentiel. Mais l'enjeu esthétique ne saurait exclure définitivement le malaise. Faut-il, comme Habermas l'a voulu, guérir la Théorie critique de son «tragisme subjectif», de ce kafkaïsme de «la subjectivité esseulée angoissée par le monde» et la déloger de ce «grand Hôtel de l'abîme» dans lequel ironiquement Georg Lukacs affirmait qu'elle avait élu domicile ? Face aux enlisements de la dialectique collective, renvoyé à lui-même, que doit faire le sujet qui se sait divisé ? Dans le sillage de Lacan que l'auteur met en parallèle avec les fondateurs de la Théorie critique, s'impose la nécessité de «ne pas renoncer au «trouble de penser» ni céder sur son désir ...de raison.» «[...] Prendre position avec les armes du texte sur un réel en crise, et démontrer que la raison critique ne reste pas inerte, à défaut d'avoir le dernier mot face au destin totalitaire contemporain de la mort de la Raison», tel a toujours été l'essentiel pour Horkheimer et Adorno.

En 1987, l'Introduction, intitulée «Qu'est-ce que l'Ecole de Francfort?», partait en quête d'une identité problématique mais rigoureuse dont l'originalité consistait à générer son propre champ d'investigation par un recours «baroque» mais non éclectique à des champs déjà constitués (philosophie, sociologie, politique), à construire de manière dynamique son propre objet tout en incluant dans ce processus une considération sur les conditions de légitimité. Assoun questionnait la forme de position discursive du mouvement francfortois et cela avant même toute compréhension de type historique voire de jugement idéologique. De son acte de baptême (Francfort, 1923) et la création de l'Institut für Sozialforschung d'abord dirigé par Carl Grünberg, en passant par son expatriation de 1933 à 1950, jusqu'à l'usage revendiqué de l'expression «Ecole de Francfort» à partir seulement de 1950, une «philosophie sociale» se cherche. Ni sociologie, ni philosophie, ni mouvement politique mais projet de recherche essentiellement critique mêlant spéculation, observation sociologique et réflexion éthique sur la culture et l'histoire : ainsi pourrait-on définir «l'Ecole de Francfort». Sous ce label, affirme Assoun, on repérera «un événement (la création de l'Institut), un projet scientifique (intitulé «philosophie sociale»), une démarche (baptisée «Théorie critique»), enfin un courant théorique à la fois continu et divers (constitué d'individualités pensantes)». La «galaxie» francfortoise se reconnaît donc dans l'adhésion à l'un ou l'autre des critères suivants: une plate-forme théorique (la «Théorie critique»), une identité historique (l'Institut), un projet historique et politique d'émancipation face au monde du XXe siècle. Parmi les membres du mouvement, on identifie d'abord un duumvirat de fondateurs composé de Max Horkheimer (1895-1973) et Theodor Wiesengrund-Adorno (1903-1969). Ensuite, des «compagnons de route» comme Herbert Marcuse (1898-1978), Walter Benjamin (1892-1940), Erich Fromm (1900-1980), figures associées qui participent diversement au mouvement sans pour autant s'identifier pleinement et durablement à lui. S'ajoutent à ces grandes figures une série de collaborateurs moins connus de l'Institut et des personnalités associées autour de combats parallèles comme Ernst Bloch. Restent enfin les héritiers de l'Ecole comme Jürgen Habermas (1929-) et Axel Hönneth (1949-).

La première partie présente la philosophie de l'Ecole sous le titre la «Critique de la raison identitaire».
Afin de saisir la situation de la Théorie critique sur l'échiquier topique des philosophies modernes et contemporaines, il faut d'abord évoquer la critique initiale et centrale qu'elle formule de la théorie hégélienne de l'identité du penser et de l'être, de la raison et du réel et l'exigence conséquente d'une systématicité du discours philosophique. Contre le paralogisme d'une Identité du sujet et de l'objet, du singulier et de l'universel, une dialectique négative comme celle d'Adorno suggère une «logique de la dislocation» afin de réhabiliter le non-identique et le négatif. Toutefois, s'il s'agit de reconnaître l'irréductibilité d'une certaine irrationalité du réel, la Théorie critique ne sombre pas dans la misologie, ne renonce pas pour autant à l'exigence de fondation métaphysique et au devoir de réalisation du rationnel. Ainsi, parmi les modes de résolution illusoires du paralogisme hégélien, s'oppose-t-elle d'abord à l'irrationalisme et aux figures de «l'immédiation» : le «culte du singulier» selon Kierkegaard, le donné de la Vie de Nietzsche à Bergson en passant par les Lebensphilosophen allemands. Plus surprenante, la critique des dualismes cartésien et kantien se justifie par la scission des deux ordres du sujet et de l'objet, du rationnel et du réel et la dévalorisation du second au profit du premier. Les panacées du positivisme et du pragmatisme, approches purement instrumentales, et de l'ontologie heideggerienne ne sauraient non plus convenir. Autrement dit, la rupture avec le postulat hégélien de l'Identité de la Pensée et du Réel ne peut consister ni en un privilège accordé au pôle-objet, ni à l'inverse une préférence donnée au pôle-sujet, ni à une ontologie de type heideggerien qui ferait fi de toute négativité et tension entre les termes.
La solution est à la fois rationnelle, critique et transformatrice. Elle exige le dépassement de la théorie baptisée «traditionnelle» par la considération réflexive de sa fonction sociale. Ni utopique, ni technologique et instrumentale, la Théorie critique, se réclamant ici de Marx, est essentiellement «oppositionnelle» dans la mesure où son «intérêt» est de promouvoir le changement dans l'histoire en vue d'une suppression de l'injustice sociale. Rationalisme rénové ouvrant sur une praxis réelle, la Théorie critique organise son espace autour de quatre points cardinaux: raison, négativité, médiation, matérialisme. Il faut Habermas pour en proposer un réajustement interne, celui d'une «scientifisation de la critique» et d'un nouveau regard porté sur la relation interhumaine qualitativement distinguée du phénomène naturel.

La deuxième partie examine la sociopolitique dans la perspective d'une «Critique de la domination».
Rejetant l'idéal positiviste d'une science constituante du sens, c'est par les deux référents-médiations que sont le marxisme et la psychanalyse que la Théorie critique rejoint le champ de l'empirie sociale pour produire une «sociologie critique» dont l'enjeu est une critique de la domination. La «sociologie critique» en tant que recherche portant sur le «social» (la Sozialforschung) se distingue de la sociologie classique en ne considérant pas son objet comme d'emblée fixé: elle soulève la question de droit, se questionne sur ce qu'il faut considérer comme fait social ainsi que ses conditions de possibilité. Adoptant d'abord une tendance positiviste et économiste avec Grünberg, Karl August Wittfogel, Henrik Grossman et Friedrich Pollock, la Sozialforschung devient en 1930 avec Horkheimer une recherche caractérisée par une imbrication dialectique de la sociologie comme pratique scientifique examinant le particulier et de la philosophie sociale comme théorie ne perdant pas de vue l'universel. Prenant acte de la fracture de l'Identité et donc celle de «l'harmonisme individu/société» dans l'ordre anthropologique et social, la Sozialforschung se dote d'une méthodologie dans l'objectif plus général de repenser à nouveau frais la question d'une «transfiguration» possible de l'individu dans le tout social. Les efforts de recherche pour tester expérimentalement la Théorie critique se focalisent sur la question de l'autorité. Si le processus de socialisation consiste en une adhésion de l'individu à la totalité sociale et culturelle, et donc en un «état de dépendance accepté», le problème critique de l'autorité renvoie à l'alternative cruciale de la captivité (oppression et domination) et de la liberté (autorité légitimée par la Raison). L'approche dialectique de cette question interdit d'accepter l'identité immédiate autorité/raison pour valider sans discussion l'ordre établi aussi bien que s'enfermer dans une opposition formelle de l'autorité et de la raison, transformée en un combat du mal et du bien, comme la vision libertaire nous invite à le faire. C'est l'institution familiale qui fait l'objet de cette recherche. Durant la période américaine de l'Institut, une étude sur l'antisémitisme et plus largement sur les préjugés révèle un infléchissement scientiste qui menace de dévoiement la finalité critique. Lors du retour de l'Institut à Francfort, Adorno s'attache à rétablir l'équilibre entre la Théorie critique et la recherche empirique. La fameuse querelle allemande des sciences sociales (1950-1960) récuse «toute fétichisation positiviste de l'empirie». Opposant tour à tour Adorno et Karl Popper, puis Habermas et Hans Albert, la «guerre» des méthodes vise à faire reconnaître la nécessité d'assumer dialectiquement les tensions du réel. Mais avec son projet d'une théorie de «l'agir communicationnel», Habermas tente d'intégrer la dimension critique à la sociologie elle-même, supprimant ainsi la dualité présente chez les fondateurs entre la «Théorie critique» hypostasiée, le noyau philosophique-critique, et le versant sociologique.
Le marxisme constitue pour la Théorie critique la référence majeure en terme de légitimation et, avec la psychanalyse, l'une de ses deux pierres angulaires. Il est à la fois son «outil de pilotage critique» et, en tant que matérialisme historique, le moyen de tester sa propre pertinence dans le champ de l'histoire. Le marxisme de l'Ecole implique des lectures et usages variés de Marx que Paul-Laurent Assoun s'attache à repérer et distinguer.
Dans la boîte à outil de la Théorie critique, l'instrument psychanalytique sert quant à lui à dégager l'ancrage concret de la conscience sociale et historique. Il permet l'exploration du «bord inconscient de la structure sociale», la recherche de sa structure libidinale cachée. Mais les usages de la psychanalyse et les rapports au freudisme sont variables d'un auteur à l'autre. Au final, la référence psychanalytique possède au sein de l'histoire de l'Ecole de Francfort une «valeur symptomale» singulière, celle de faire de la question du sujet sociohistorique la dimension centrale d'une Théorie critique soucieuse de transformation de la société.

La troisième partie aborde la philosophie de l'histoire, l'esthétique et la culture sous l'intitulé «Critique de la raison historique». En se confrontant à l'histoire, la Raison questionne ses limites, son origine et sa destination en terme de Kultur. Paru à la Libération La Dialectique de l'Aufklärung de Horkheimer et Adorno revêt ici une valeur symbolique. Le scandale de «l'autodestruction de la Raison» exige une généalogie du destin du mal historique à partir d'un examen du destin de l'idéal régulateur des Lumières. Le constat d'une étroite mais paradoxale implication de la Raison et du mythe conduit à la déconstruction critique de la Raison et de son éthique instrumentale cherchant à faire de l'homme le maître de soi et de la nature, au démontage de la mythologie de la modernité occidentale bourgeoise y compris sous la forme de la philosophie bourgeoise de l'histoire, sans exclure un réexamen des fondements anthropologiques de cet idéal moderne (Raison et conservation, 1941 et Eclipse de la Raison, 1947). Reste alors à penser des alternatives à cet idéal instrumental de la «domination». La première, d'ordre esthétique, oppose au sérieux de la raison adulte le ludique enfantin de la «mimésis», le recours à l'imitation fondée sur l'image, voie intermédiaire entre le sadisme de la Raison instrumentale et l'irrationalisme réactif. La seconde, de l'ordre d'une éthique eudémoniste de la sagesse minimale, cherche à faire retour à la sphère de la subjectivité finie mais ouverte au sens du monde. C'est l'optique finalement désabusée et sans illusion proposée par Adorno dans Minima Moralia. Si Marcuse, dans son ouvrage L'Homme unidimensionnel (1964), fait dans une certaine mesure exception face à ce sentiment de déréliction historique en proposant une critique marxiste de la société surrépressive qui laisse encore un espoir aux jeunes générations, Horkheimer finit par rejoindre Adorno dans ses conclusions pessimistes. En dépit du destin de la Raison dans l'histoire, la confiance maintenue en la culture, l'art et la religion sert une conception eschatologique désillusionnée mais responsable. C'est afin d'éviter les «états d'âme» du dernier Horkheimer et le «négativisme» esthétisant du dernier Adorno qu'Habermas, tout en restant fidèle au projet d'une critique sociale, développe sa Théorie de l'agir communicationnel (1983). Mais en privilégiant une épistémologie de la logique sociale, il se dispense d'une philosophie de l'histoire et surtout ajourne l'ambition de la transformation du monde.
C'est finalement en questionnant le phénomène concret de l'art que l'analyse critique est mise à l'épreuve. Si, comme l'affirme Adorno, «l'art...a toujours été et demeure une force de protestation de l'humain contre la pression des institutions qui représentent la domination autoritaire, religieuse et autres, tout en reflétant également, bien entendu, leur substance objective», alors il permet de déchiffrer l'ambivalence de la culture elle-même, à la fois reflet de la barbarie qui, au nom du principe de domination, oeuvre au sein même de la civilisation et promesse de bonheur et d'échappement. La critique esthétique francfortoise entend se situer à égale distance de la position qui considère l'art comme le simple reflet de la réalité sociale (art «partisan», réalisme socialiste) et de celle qui l'envisage comme moyen d'une évasion (conception bourgeoise de «l'art pour l'art», expressionnisme). L'art ne doit jamais renoncer à son pouvoir critique: ni se réduire à une arme idéologique, ni se résumer à «colorer en rose la barbarie sociale, qui se perpétue d'autant.» Ainsi Adorno, dans ses ouvrages sur la musique, dénonce-t-il à la fois la musique «embrigadée» valorisée par le réalisme socialiste et la musique complaisante du capitalisme moderne, toutes les deux s'apparentant aux «chants de sirène de l'idéologie» qui, en terme d'audition et de réception musicale, séduisent et accaparent la subjectivité à des fins de reproduction et de domination. Et il faut la musique dodécaphonique de Schönberg pour «déjouer les clichés», «prendre la distance salutaire pour entendre les dissonances d'où se dessine la possibilité d'harmonie». En constatant la perte de «l'aura» et de la «fonction rituelle» de l'oeuvre d'art à l'âge de l'invasion des techniques de reproduction dans l'art (photographie et surtout cinéma), Walter Benjamin questionne l'impact de cette métamorphose de l'art sur le destin de la Kultur. La socialisation de la perception esthétique, si elle possède des avantages, produit aussi ses effets pervers, en particulier l'esthétisation de la vie politique et de la guerre organisée par le fascisme, symptôme d'une humanité aliénée jouissant esthétiquement de sa propre destruction. Que faire alors sinon politiser l'art ou, comme l'affirme Marcuse, en faire «une force motrice dans la lutte pour changer le monde»? En allégorisant la rencontre du sens et de l'histoire, loin de se réduire à une simple «escapade», l'art interroge la violence de l'histoire et donne à une raison baroque et une transformation politique l'occasion de prendre corps.

Conclusion : Bilan et enjeux de l'Ecole de Francfort
L'unité dynamique de l'Ecole de Francfort s'est maintenue sur plus d'un demi-siècle en dépit de la diversité des approches. La Théorie critique a toujours su renaître de ses crises sans renoncer à défendre un rationalisme militant dans l'histoire: «la Théorie critique, affirme Assoun, donne un exemple de pensée effectivement critique, celle d'une raison historique pensant sans indulgence ses propres contradictions, s'ouvrant aux brisures du sens imposées au Logos dans la modernité – de la métaphysique à la politique, en passant par la Kultur – sans désemparer de penser.» Or, s'il est une contradiction centrale avec laquelle la Théorie critique doit s'expliquer, c'est bien celle qui place ses représentants face à l'alternative de deux stratégies dont l'enjeu est le statut de la praxis et la possibilité d'une transformation effective de la réalité sociale: le retour à des formes de subjectivité qu'il faut protéger contre les assauts de la raison moderne avide de contrôle et d'administration; et la restauration d'une forme de religiosité et de transcendance renvoyant à la question de l'altérité et menant à une sorte de théologie négative (le dernier Horkheimer, Benjamin). Jürgen Habermas a le mérite de se confronter à «ce drame de la subjectivité et de l'altérité». Ce faisant, il dénonce à la fois le subjectivisme du discours philosophique de la modernité dont celui de la Théorie critique elle-même et la manière «théologique» de se rapporter à l'Alterité qui nourrit la vision pessimiste d'une conscience historique malheureuse attendant infiniment un principe absent. Mais selon l'auteur la question se pose de savoir si le rationalisme d'Habermas, celui de l'intersubjectivité communicationnelle, permet de dépasser la contradiction ou ne fait que la reproduire sous la simple forme d'un humanisme communicationnel. Tout semble alors nous ramener à la question du sujet de l'histoire, un sujet divisé certes, en proie à la crise, aux déchirures, à un réel irrémédiablement disjoint du rationnel, mais un sujet qui n'abdique pas l'exigence de la pratique, celle de la pensée critique elle-même, et ne renonce pas à «réintroduire de la raison dans l'histoire».

L'intérêt de l'ouvrage est assurément le large panorama qu'il nous offre de ce mouvement, unique en son genre, de la pensée philosophique du XXe siècle. La synthèse qu'il propose des travaux et des réflexions de l'Ecole, les éléments historiques et les biographies des principaux représentants constituent une introduction appréciable. Le format de l'ouvrage oblige à certains raccourcis et quelques passages demeurent allusifs. Ils sont cependant une invitation à lire ou relire les ouvrages des figures majeures de l'Ecole de Francfort, listés dans une bibliographie non exhaustive. La philosophie ne saurait s'abstenir d'une confrontation critique à l'histoire et à la réalité sociale. Penser le destin de la modernité, le devenir des idéaux des Lumières reste pour chacun une tâche actuelle. En suivant l'évolution de l'Ecole de Francfort jusqu'à ses derniers épigones, Paul-Laurent Assoun nous rappelle combien il est nécessaire aujourd'hui comme hier de revendiquer l'usage critique de la raison contre toute forme de domination et de barbarie, y compris celle de la raison, de questionner l'ambiguïté du progrès et de la civilisation et de lutter pour l'émancipation dans un monde toujours plus administré et contrôlé. Comme invite à le faire Paul-Laurent Assoun lui-même dans sa conclusion, on pourra mettre en regard la compréhension francfortoise de l'histoire et de la modernité avec celle de Michel Foucault. Ce dernier signalait combien sa lecture entrait en résonance avec celle des penseurs de la Théorie critique, aussi bien pour sa critique de la société disciplinaire que pour le retour au point de vue du sujet contre celui d'une historicité pure à partir des années 1970. Par ailleurs, que penser du jugement de Paul-Laurent Assoun concernant les continuateurs que sont Honneth et surtout le «dissident» Habermas? Ces derniers ont-ils raison de se montrer plus optimistes que les fondateurs, de renoncer à une philosophie de l'histoire attentive à sa dimension tragique, de verser dans l'éclectisme plutôt que dans le baroque, d'évacuer la pulsion de mort et le sujet divisé de l'histoire de leur approche philosophique, de faire davantage place à l'épistémologie et au pragmatisme politique? Paul-Laurent Assoun faisant valoir son point de vue de psychanalyste a, quoi qu'il en soit, le mérite de relever systématiquement les divergences d'approche introduites par Habermas, divergences qui ne sont pas sans conséquences sur l'esprit insufflé par les fondateurs Horkheimer et Adorno.

lundi 1 août 2016

"Demeurer en mouvement"



Patrick Boucheron, Ce que peut l'histoire, Leçon inaugurale du Collège de France, n°259, éd. Fayard, 2016

«  Le bon historien n'est-t-il pas, au fond, sans cesse en train de contredire  ?  »
Nietzsche, Aurore, livre 1, 1.

Depuis le 4 janvier 2016, Patrick Boucheron, nommé professeur au Collège de France à la chaire d'Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle, dispense ses cours intitulés «  Souvenirs, fictions, croyances. Le long Moyen Âge d'Ambroise de Milan  ». Sous le titre «  Les effets de la modernité, expériences historiographiques  », ses séminaires ont débuté depuis le 16 avril. Ceux-ci ont été traditionnellement introduits par une leçon inaugurale. Prononcée le 17 décembre 2015, elle partage cette interrogation : «  Que peut l'histoire aujourd'hui  ? Que doit-elle tenter pour persister et rester fidèle à elle-même  ?  » Que lui est-il donc possible, mais aussi qu'est-elle en puissance (au sens spinoziste de ce que peut un corps) ? Que peut l'histoire face à la violence du moment présent ? Face à l'effroi suscité par le terrorisme, quelles sont donc ses ressources ? Avec le double et traditionnel objectif de «  remercier ses protecteurs  » et de «  présenter ses intentions  », l'historien nous livre le fruit de ses réflexions. Il se condense en une formule  : « Demeurer en mouvement ». Il ne s'agit pas d'une simple solution au problème que pose notre monde instable, au danger qu'il suscite, à la tourmente dans laquelle il nous plonge, mais bien une véritable réponse en terme d'action. Elle mobilise la conscience des historiens, celle de la jeunesse et au-delà celle de chacun (p.22 et p.71). «  Nous sommes au coeur de la tourmente, affirme P. Boucheron, car qui ne voit aujourd'hui qu'elle prend deux formes également assourdissantes : celle des bavardages incessants et celle du grand silence apeuré ? » Dès lors, que faire dans cette histoire sans commencement ni fin ? L'historien, spectateur engagé, répond tout à la fois : faire collectivement de l'histoire, avec érudition pour ne pas liquider le réel et imagination pour stimuler l'inventivité et accueillir l'altérité, avec réalisme méthodologique et souci «  scientifique  » de la vérité  ; mais aussi, contre tout fatalisme, oser faire l'histoire, librement et sans certitude sur l'avenir, sans hâte ni précipitation non plus, mais au contraire avec cette « douceur inflexible », dont parle Nietzsche, de celui qui sait « se tenir à l'écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent ».

En partant de l'évocation des attentats de 2015, des hommages rendus aux pieds de la statue de Marianne, place de la République, à Paris, P. Boucheron retrouve d'abord ces mots de Victor Hugo déposés sur «  une page arrachée à un cahier d'écolier  », mots dont la leçon inaugurale est la méditation :
« Tenter, braver, persister, persévérer, s'être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tan- tôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. » Victor Hugo, Les Misérables.
Puis, parce « lire, c'est s'exercer à la gratitude » (p.28) et que cette intervention s'inscrit dans la longue tradition des leçons inaugurales du Collège de France, l'historien tout en saluant ses pairs et ses anciens professeurs (notamment Jean-Louis Biget et Yvon Thébert), revisite quelques célèbres leçons : de la première d'entre elles, celle de Barthélémy Masson, dit Latomus, prononcée en 1534, jusqu'aux plus récentes, celles de M. Foucault, P.Bourdieu, R. Chartier, P. Toubert, F. Braudel, G. Duby, en passant par celle de Pierre de la Ramée prononcée en 1551. Quatre ans après la fondation du Collège de France par François 1er, Latomus, pratiquant «  cette grande rhétorique de la séparation des temps  », invente ces deux périodes du Moyen Âge et de la Renaissance, cette «  coupure humaniste  » dont la fondation du Collège est tributaire. Or, P. Boucheron le rappelle, il s'agit justement «  d'enjamber  » cette coupure, de récuser par une histoire des pouvoirs cet imaginaire de la Renaissance qui fait croire à un commencement. En réalité, la chronique est heurtée, la «  fondation fragile et hésitante  », le cours de cette période, «  une suite incertaine de recommencements s'attardant jusque dans les années soixante du XVIe siècle  ». L'histoire, comme «  discours savant et engagé  », doit ici nous alerter contre le grand mensonge, cette création poétique qui invente et réinvente la Renaissance (Jules Michelet). Il s'agit bien en l'occurrence de contredire. L'histoire est «  un art des discontinuités  » et ce que l'on nomme une «  période  » n'est jamais que ce «  temps que l'on se donne  ». Nulle hésitation dès lors à bousculer l'historiographie traditionnelle, les représentations convenues qui sont comme des obstacles épistémologiques  ; et nul scrupule à abandonner les anciens chrononymes de Moyen Âge et de Renaissance pour leur préférer l'appellation «  XIIIe-XVIe siècle  ». « [...] 1'histoire peut aussi être un art des discontinuités. En déjouant l'ordre imposé des chronologies, elle sait se faire proprement déconcertante. Elle trouble les généalogies, inquiète les identités et ouvre un espacement du temps où le devenir historique retrouve son droit à l'incertitude, se faisant accueillant à l'intelligibilité du présent.  » p.36
La description de cette période de l'histoire des pouvoirs fera ainsi le choix de débuter au-delà de la «  coupure grégorienne  » occupant le XIIe siècle, moment de «  réagencement global de tous les pouvoirs  », d'«  ordonnancement du monde autour du dominium ecclésiastique  ». Elle examinera la double séparation (chrétiens et non chrétiens  ; clercs - auctoritas- et laïcs - potestas) constituant l'ecclesia en «  institution totale  », le christianisme en «  structure anthropologique englobante  » et le gouvernement de l'Eglise en «  réalité coextensive à la société tout entière.  » En se concentrant sur cette «  coupure théologico-politique occidentale  » dont «  nous sommes encore redevables  » et qui a fait du «  sacrement eucharistique la métaphore active de toute organisation sociale  », l'historien mettra à jour la «  généalogie du regimen, l'art de gouverner les hommes  » et la théorie de la représentation, au sens figuratif comme politique, qui le sous-tend. Toutefois, le «  grand chantier collectif  » futur des historiens consistera à repérer et analyser ses autres «  flexures  » autour du pli central nommé «  grégorien  » et à relever «  cette promesse d'histoire totale  » qu'accomplissait Pierre Toubert en étudiant l'Occident méditerranéen. L'étude historique de la réalité des sociétés européennes et la tentative de compréhension de la généalogie de la gouvernementalité moderne doivent être attentives à l'échec du programme grégorien et à la capture du pouvoir symbolique de l'Eglise par les laïcs. La compréhension des pouvoirs symboliques et des effets réels de cet «  imaginaire  » au XIIe siècle telle que la promeut Jean-Philippe Genet parait décisive. A ce moment émerge entre sacerdotium et regnum le troisième pouvoir du studium. Moment clé dans l'histoire de l'Europe occidentale, ce XIIIe siècle naissant correspond conjointement à l'entre-temps des expériences politiques possibles. Le champ symbolique d'un pouvoir qui crée du réel, met en récit et recourt à l'efficace du signe, voilà ce qu'il faut scruter jusqu'au dernier tiers du XVIe siècle. On rencontre alors cette autre flexure, cette guerre civile qui s'étend aux dimensions de l'Europe, donne naissance à la raison d'Etat et, en passant par l'élargissement du monde au XVe siècle, rend compte de notre intranquillité de Modernes. Ignorer cette cicatrice de l'histoire, ce mal d'Europe, c'est méconnaître notre identité collective et la fragiliser. Montaigne nous a appris à nous déprendre de nous-mêmes, à contester l'évidence de notre point de vue en accueillant l'autre. C'est ce geste humaniste par excellence que le Collège de France s'est efforcé de réarmer et cela doit encore être le geste qu'une histoire comparative des pouvoirs peut et doit assumer. Si le cadre de l'Italie urbaine constitue ainsi le point de départ du travail de P.Boucheron, l'auteur de Léonard et Machiavel revendique néanmoins un dépaysement, une histoire globale qui s'ouvre du Nouveau Monde à la Chine en passant par l'Afrique. Dépayser l'Europe, c'est-à-dire la ramener à son étrangeté, la penser du dehors à la façon d'Idrîsî au XIIe siècle ou d'Ibn Khaldûn au XIVe siècle, c'est aussi se donner les moyens d'en saisir les potentialités inabouties, comme cette possibilité d'un devenir impérial qui ne se réalise pas et fait ainsi entre le XIIe et le XVIe siècle la singularité déviante de l'Europe.

Le philosophe écossais David Hume affirmait dans son Essai sur l'étude de l'histoire  :«  elle charme l'esprit, elle perfectionne le jugement, elle nourrit la vertu  ». Citant Foucault, P. Boucheron convient de cet aspect divertissant des études historiques. Dans une lettre de 1967, le philosophe français constatait en effet  : «  L'histoire, c'est tout de même prodigieusement amusant. On est moins solitaire et tout aussi libre.  » Pour autant, si l'histoire peut quelque chose, c'est aussi et surtout, en tant qu'  «  art de la pensée  », de conduire à l'exercice du jugement et à l'action. Avec cette ambition de repenser notre modernité et de répondre aux exigences de notre temps, aux «  appels du présent  », avec cette responsabilité de l'enseignant qui par la transmission se montre «  redevable de la jeunesse  », le travail de P. Boucheron en est l'illustration. Et celui-ci de conclure  : « Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l'horizon, sinon la menace de la continuation? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu'il faudra, pour le percevoir et 1'accueillir, être calme, divers et exagérément libre. » p.72
On l'aura compris, cette leçon inaugurale invite le lecteur à découvrir et à suivre le travail passionnant et stimulant de l'historien français. Travail, amitié, invention, courage, bienveillance et générosité sont assurément des qualités nécessaires à l'historien. La tradition humaniste du Collège de France n'est pas dénigrée. Contre le danger qui nous menace, contre les pessimistes en tout genre, P. Boucheron fait le pari d'une «  conjuration d'intelligences  » p.28 et risque comme Victor Hugo «  la rage d'espérer  » et « [...] cette vieille idée humaniste, toujours démentie par l'expérience, jamais récusée pourtant, qui consiste à croire qu'un assaut de beautés et de grandeurs saura braver la méchanceté du monde. » p.22. Pour autant, Patrick Boucheron, qui sait aussi se montrer philosophe, ne néglige jamais l'indispensable esprit critique, n'hésitant pas à «  casser l'ambiance  »  : «  Un historien, dit-il, ne sachant pas se montrer horripilant pratiquerait une discipline aimable et savante, plaisante sans doute pour les curieux et les lettrés, mais inefficace en termes d'émancipation critique. Ceux qui se risqueraient à ne rien risquer, s'abandonnant confortablement à la certitude muette des institutions, ceux qui entreraient dans le jeu sans volonté d'y jouer un peu eux-mêmes, ceux-là prendraient sans doute tous les atours de l'esprit de sérieux, mais c'est leur discipline qu'ils ne prendraient pas au sérieux.  »
Que peut donc l'histoire ? En s'assumant résolument comme une pratique théorique critique, non seulement elle sauve le passé et nous en offre la compréhension mais permet aussi de penser ce qui advient en toute inquiétude et incertitude. Elle refuse ainsi le devenir sans surprise, la menace de la continuation, un cours des choses que l'on pourrait être tenté de croire fatal. Elle nous maintient vivant, conscient et libre. Elle nourrit notre passion du possible.

Laissons encore parler l'historien :

« Nous avons besoin d'histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d'une conscience - non pas seulement le siège d'une pensée, mais d'une raison pratique, donnant toute latitude d'agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s'y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s'affaiblir, à se désoeuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l'expérience et méprise l'enfance. « Étonner la catastrophe ››, disait Victor Hugo, ou, avec Walter Benjamin, se mettre à corps perdu en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture. Voici pourquoi cette histoire n'a, par définition, ni commencement ni fin. Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu'ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. L'accomplissement du rêve des origines est la fin de l'histoire - elle rejoindrait ainsi ce qu'elle était, ou devait être, depuis ces commencements qui n'ont jamais eu lieu nulle part sinon dans le rêve mortifère d'en stopper le cours. Car la fin de l'histoire, on le sait bien, a fait long feu. Aussi devons-nous du même élan revendiquer une histoire sans fin - parce que toujours ouverte à ce qui la déborde et la transporte - et sans finalités. Une histoire que l'on pourrait traverser de part en part, librement, gaiement, visiter en tous ses lieux possibles, désirer, comme un corps offert aux caresses, pour ainsi, oui, demeurer en mouvement. » p.70-71

mercredi 7 août 2013

Histoire et mondialisation












Après la déconstruction post-moderne des grands récits (J.-F. Lyotard), peut-on et doit-on aujourd'hui reconstruire une théorie de l'histoire à visée globale ? A quelles fins et à quelles conditions ce projet peut-il se concevoir comme légitime? Dans Les théories de l’histoire face à la mondialisation (éd. L’Harmattan, 2010), Arnaud Rosset se propose de reconstruire une théorie de l’histoire débarrassée de tout présupposé métaphysique en empruntant à Immanuel Wallerstein son concept de système-monde. En questionnant la mondialisation et en invitant à repenser rigoureusement ce concept, il entend mettre à l’épreuve cette nouvelle théorie de l’histoire et sa grille conceptuelle correspondante. Ce projet d’une histoire globale prétend d’une part unifier les différentes sciences humaines en proposant le modèle systémique pour méthode commune afin de dépasser tout relativisme perspectiviste sans pour autant imposer un globalisme abstrait qui renierait la spécialisation et l’importance du singulier. Il a aussi pour ambition l’articulation de la théorie et de la pratique et vise à terme une théorie de l’action assumant sa responsabilité face au mouvement de l’histoire elle-même.

L’introduction retrace le récit de la fin des grands récits, les étapes d’un soupçon progressif exercé à l’égard des « théories universalisantes et totalisantes qui prétendaient dévoiler et maîtriser le sens de l’évolution humaine » jusqu’à l’affirmation de la conscience dite postmoderne. Annonçant les impasses de la déconstruction postmoderne, l’auteur affirme la nécessité d’un retour à une théorie de l’histoire totale. Encore faut-il préserver cette histoire de toute dérive métaphysique. Il faut tendre vers « une théorie non métaphysique de l’histoire à vocation globale. » (p.15).

Dans la première partie, Arnaud Rosset s’attache à légitimer la tentative de refondation d’une histoire à visée globale. Il s’agit d’abord, contre un certain nombre de critiques adressées aux philosophies de l’histoire, de défendre en partie ces dernières. L’auteur examine et critique ainsi de manière scrupuleuse et minutieuse l’interprétation des théories de l’histoire ramenées au modèle théologique par Karl Löwith. Constatant ensuite que la fin des méta-récits proclamée par le discours postmoderne, en dépit de son apparente subversion et en raison à la fois de sa fragmentation et de son incapacité à comprendre son époque, a laissé la place vacante pour le triomphe d’un autre grand récit, celui de l’économisme actuel, l’auteur discute les thèses et examine les concepts de l’économiste Hayek. Le constat et la critique se portent alors sur cette nouvelle vision globale de l’histoire véhiculée par l’économisme et le mondialisme, « idéologie articulée autour d’une théodicée justificatrice, à savoir celle du marché comme ordre ultime de l’histoire. » (p.49). Mais la refondation d’une histoire à visée globale qui pourrait constituer une alternative à celle que véhicule à notre insu l’économisme exige aussi une patiente démonstration de sa possible scientificité. La réflexion épistémologique de l’auteur, s’appuyant sur les travaux de Michel de Certeau et ce qu’il nomme « l’opération historiographique » (comprenant information, modélisation, narration) se polarise sur le problème de l’interprétation en histoire. L’occasion est alors donnée de discuter tour à tour les thèses narrativistes d’Hayden White et de Paul Veyne, l’idée de subjectivité individuelle déconnectée de ses conditions objectives (le « lieu » révélateur de la fonction sociale de l’historien) dans l’histoire critique de Raymond Aron. Tentant de redéfinir le concept d’interprétation en prenant en compte ses dimensions subjective, sociale et historique, l’auteur accomplit le dépassement de la théorie critique des idéologies d’Habermas et celle de la tradition chez Ricoeur. Contre une tendance à la réification de la tradition chez l’herméneute français, l’auteur opte pour une reformulation du concept d’idéologie qui en élargit la portée et la définit comme « système symbolique », « ensemble culturel intégrateur », « mythologie » (p.79). Si toute interprétation en histoire dépend étroitement de cette mythologie d’époque, il convient alors d’en déduire que l’histoire est une connaissance en perpétuelle construction qui peut se considérer scientifique dès lors qu’elle « devient de plus en plus adéquate à la réalité qu’elle étudie parce qu’elle procède dans un même temps à la critique et à l’intégration des conditions d’apparition dans lesquelles elle opère. » (p.81)
Fort de cette redéfinition de la science qui en reconnaît la part idéologique, Arnaud Rosset s’atèle alors à la tâche de reconstruction d’une nouvelle théorie de l’histoire dont la dimension globale s’avère nécessaire pour satisfaire aux exigences mêmes de questionnement de la condition historique de la discipline.

La deuxième partie de l’ouvrage procède ainsi à la production d’une grille conceptuelle tenant compte de trois questions fondamentales : 1. Qui fait l’histoire ? (Agents et acteurs)  2. Comment s’effectuent les changements historiques ? (Causalité) 3. Selon quel espace-temps s’accomplissent les changements ? (temporalisation) et emprunte à Wallerstein son paradigme systémique jugé logiquement consistant et empiriquement pertinent. La réponse à ces questions amène l’auteur à discuter les thèses de l’individualisme méthodologique de R. Boudon, du structuralisme de L.Althusser et M. Godelier, ainsi que la division braudélienne du temps historique.

La troisième et dernière partie questionne le concept de mondialisation afin de tester la validité empirique du modèle systémique et des grandes catégories d’une histoire globale reconstruite. L’auteur s’attaque successivement à des interprétations diverses voire opposées : d’abord, la vision qu’en propose l’économisme ; puis l’interprétation du phénomène par Hardt et Negri dans leur ouvrage Empire ; le livre d’Ulrich Beck Pouvoir et contre-pouvoir à l’ère de la mondialisation et son concept de « méta-jeu » font ensuite l’objet d’une discussion ; enfin l’approche régulationniste fait elle aussi l’objet d’une lecture pour en signaler les carences. A. Rosset conclut à propos de ces diverses « lectures de l’ère de la mondialisation » : « Aucune de ces approches n’est en définitive respectueuse de la dynamique du système-monde moderne, dynamique dans laquelle la mondialisation s’inscrit pourtant pleinement. » (p.202). Ayant ainsi procédé à la déconstruction de la mythologie de la mondialisation, l’auteur reprend à son compte le questionnement sur la nature de cette configuration sociohistorique originale et, par une logique de regards croisés, réinterprète à sa façon ce moment de notre histoire. Wallerstein, Lénine et Rosa Luxembourg constituent ici les interlocuteurs privilégiés. Au passage, les concepts d’impérialisme, de lutte des classes et de révolution souterraine sont examinés. Une réflexion sur la défaite de la gauche traditionnelle face à la financiarisation du capitalisme et le néo-libéralisme clôt l’ouvrage.


Fruit d’une réflexion entamée par une thèse de doctorat de 3ème cycle, cet ouvrage d’Arnaud Rosset témoigne d’une grande rigueur et d’une grande clarté. L’esprit critique s’y déploie avec probité selon un argumentaire détaillé et convaincu. Les auteurs convoqués et examinés sont nombreux et couvrent un large champ d’investigation non seulement historique mais aussi sociologique, politique et économique. Pour cette raison, le lecteur pourra se trouver déconcerté par la somme de références et de connaissances que cette discussion permanente mobilise. La troisième partie, plus technique, est sans doute la plus difficile d’accès à moins d’avoir été initié à quelques rudiments d’économie ; mais, aboutissement de la réflexion de l’auteur, elle ne peut qu’intéresser tous ceux qui, soucieux de comprendre de manière lucide le fonctionnement économico-politique de notre monde, désireraient aussi pouvoir en infléchir le cours historique, bien que le point de vue défendu ici soit celui d’une histoire sans sujet et sans fin(s) et que le modèle systémique adopté semble laisser peu de place, quoi qu’en dise l’auteur, à une réelle liberté d’action et marge de manœuvre. Quoi qu’il en soit, parce qu’une transformation pratique de notre monde ne peut être collectivement envisagée qu’à la condition de l’élaboration elle-même collective d’une théorie évolutive de l’histoire et de l’action, parce que l’auteur reste conscient des limites de son entreprise, on considérera atteint l’objectif premier d’apporter plus d’intelligibilité dans les domaines ici étudiés. Reste à produire cette théorie de l’histoire, la deuxième partie de l’ouvrage n’en proposant que les grandes lignes.